Participaient à l’atelier :
Didier PAILLARD : Maire de Saint-Denis - métropole de Paris ;
Lee JASPER : Director for Equalities and Policing, Greater London Authority - Grande Bretagne ;
Jose FILIPI : Maire de Diadema - métropole de Sao Paulo - Brésil ;
Jean-Pierre BRARD : Maire de Montreuil-sous-Bois - métropole de Paris ;
Mercedes RUZAFA : Santa Coloma de Gramenet - métropole de Barcelone - Espagne ;
Isabel COPETUDO : Santa Coloma de Gramenet - métropole de Barcelone - Espagne ;
Aïssa KADRI : Institut Maghreb-Europe - Université Paris VIII Saint-Denis ;
Emmanuel TERRAY : Anthropologue - CEDETIM ;
Paul ORIOL : Association pour une citoyenneté de résidence européenne.
Modérateur : Serge GUICHARD, Adjoint au Maire de Palaiseau - métropole de Paris.
Emmanuel TERRAY
a. La notion objective d’identité
L’anthropologie a élaboré une notion objective de l’identité, considérant que tout individu ou tout groupe pouvait être caractérisé par un certain nombre de déterminations objectives. En effet, chacun de nous s’identifie par un nom, une date et un lieu de naissance. Chacun de nous parle une ou plusieurs langues et possède une origine sociale et des croyances. De ce point de vue, l’individu peut être caractérisé tout au long de sa vie par une identité objective, celle qui nous est imposée par l’Etat et l’administration. Depuis ses plus lointaines origines, l’Etat classifie les individus en les répartissant dans des catégories déterminées à partir desquels il peu fixer sa propre conduite.
Néanmoins, l’identité objective est pauvre et figée. Elle ne renseigne que très peu sur qui nous sommes. Les indications de notre carte d’identité ne délivrent qu’un portrait abstrait. L’Etat lui-même est conscient de la pauvreté de ce portrait, puisque les nouvelles cartes d’identité vont s’enrichir de différentes données. Je pense pour ma part que c’est la conception objective de l’identité qu’il convient de remettre en cause.
b. L’identité histoire, représentation et stratégie
Les anthropologues d’aujourd’hui définissent une conception de l’identité basée sur les trois éléments suivants :
· L’histoire
Aucune identité n’est figée. Les identités évoluent perpétuellement et seule l’intervention de l’Etat peut les figer.
· La représentation
En réalité, l’identité ne possède pas de caractère objectif. Les caractères objectifs ne sont que des matériaux permettant d’élaborer des représentations et de construire des rôles. Ces rôles sont à la merci de l’individu ou la collectivité, qui sont susceptibles de les transformer.
· La stratégie
Les identités sont des instruments que l’individu ou la collectivité se donne pour parvenir à ses fins. En Afrique, des populations sont capables de se réclamer d’identités différentes à quelques jours d’intervalle pour défendre leurs intérêts. L’identité peut donc être instrumentalisée. Un groupe peut revendiquer successivement plusieurs identités différentes, de la même façon qu’un individu peut pratiquer plusieurs langues.
Si l’identité est à la fois histoire, représentation et stratégie, elle résulte d’une construction. Dès que l’individu acquiert un minimum d’autonomie, il retravaille les matériaux qui lui ont été donnés à la naissance pour construire son identité. La question est donc de savoir dans quelles conditions cette construction est une construction libre, puisque les administrations essaient de figer les identités.
c. L’intégration
Si l’intégration consiste à imposer aux individus une norme définie à l’avance, l’échec est inéluctable. En effet, cette conception de l’intégration est contraire à l’idée selon laquelle l’identité est une construction autonome de l’individu. Personnellement, je pense qu’une personne qui est bien intégrée est avant une personne qui se sent bien dans sa peau, qui a pu construire elle-même son identité est qui est capable de l’assumer.
Qu’il s’agisse des collectivités ou des individus, le problème est celui de la définition des conditions dans lesquelles la construction de l’identité peut être librement choisie. Nous ne pouvons reconnaître à l’Etat ni à quelque communauté que ce soit le droit de définir et d’imposer les identités. Les individus doivent disposer d’un espace de liberté suffisant pour pouvoir composer à leur gré leur identité.
José FILIPI
Diadema est une ville de l’agglomération de Sao Paulo, une région qui compte près de vingt millions d’habitants. C’est une ville essentiellement industrielle, accueillant mille cinq cents industries, la plupart des petites et micro-industries. Nous avons aujourd’hui une population de 395 000 habitants (selon les données de 2004) pour une superficie de 30,7 kilomètres carrés, ce qui fait de la ville de Diadema une ville très peuplée. Nous comptons, en conséquence de tout le processus migratoire, la deuxième plus forte densité démographique au Brésil. Heureusement, le taux de chômage est en recul : 21% en 2001 et 15% environ actuellement.
Diadema a conquis son émancipation politique en 1959. En 1970, on comptait environ douze mille habitants. L’industrialisation a eu lieu pendant les années 60 et 70. Pendant les années 60 et 70, c’est la ville de Diadema qui a eu le plus élevé taux de croissance de la population au Brésil : 10% par an pendant seize à dix-huit ans. Il y a eu une explosion démographique, avec toutes les conséquences qui en découlent. Vous pouvez avoir un aperçu de ce qu’était le scénario urbain au début des années 80 : occupation des sols désordonnée, de nombreux lotissements clandestins, illégaux. La population pauvre est partie s’installer à Diadema, parce que les terrains y étaient moins chers et, par voie de conséquence, sans infrastructure, dans l’illégalité.
Ainsi, nous avons eu au début des années 80 deux grandes vagues de force politique, la renaissance du syndicalisme et une forte activité des communautés de base de l’Eglise catholique. Nous avons élu, en début de l’année 82, le premier maire du Parti des Travailleurs (PT), le parti auquel je suis associé. C’est la première ville du Brésil où le PT a gagné les élections, et nous avons vu commencer une nouvelle ère et la fin d’une époque où l’on ne priorisait pas les politiques publiques, à mon avis, et les politiques d’inclusion sociale. A cette époque-là, 30% de la population habitaient dans des favélas, et nous avions une ville absolument précaire. 80% de la population ne disposaient pas de voierie, pas d’asphalte, pas de réseaux d’assainissement et le taux de mortalité infantile était parmi les plus élevés de l’agglomération de Sao Paulo, 83 pour mille. Aujourd’hui, le taux de mortalité infantile à Diadema est de 14 pour mille.
Le budget participatif est un important instrument de participation populaire. Nous avons aussi vécu cette expérience, mais elle fait partie, à mon sens, d’un ensemble d’actions et de politiques qui complètent cette participation directe du citoyen à la gestion de sa ville. Nous avons un conseil populaire de santé, qui est élu par vote direct. Nous avons un Conseil d’éducation. Nous avons maintenant un Conseil d’engagement, une manière de faire participer les citoyens à la gestion des équipements publics, comme le gymnase ou les centres culturels. En 1985, seuls 10% des citoyens de Diadema y étaient nés, donc, 90% de la population venait d’ailleurs. Actuellement, je crois que ce chiffre doit avoisiner les 25% (entre 20% et 25%), donc, les trois quarts de la population de la ville n’y sont pas nés, mais 89% des habitants aiment leur ville. Un sondage a été fait révélant la fierté et la satisfaction de vivre dans cette ville, qu’ils aident à construire.
La ville a aussi acquis une reconnaissance nationale et internationale. Nous avons aujourd’hui l’un des meilleurs taux de régression de la criminalité. En 2004, elle a été championne de la création d’emplois dans le secteur de l’industrie de l’Etat de Sao Paulo.
Jean-Pierre BRARD
Identité et co-développement
J’avoue être gêné par l’intitulé de notre atelier, qui laisse penser qu’un grand architecte pourrait recomposer les identités collectives métropolitaines à la manière d’un puzzle. L’individu se définit par rapport à son origine, sa fonction dans la société et ses rapports avec les autres. Par conséquent, j’avoue ne pas savoir ce que signifie « l’identité métropolitaine ». Par ailleurs, je ne parlerais pas de « la recomposition » mais de « l’évolution » des identités collectives.
Je constate qu’à Montreuil, des constantes traversent le temps. Certaines datent de la Révolution Française. L’identité collective de Montreuil s’est construite au travers des combats anti-coloniaux et de la solidarité internationale. Nous avons accueilli à Montreuil un très grand nombre d’anti-fascistes italiens et de républicains espagnols. Enfin, l’immigration économique a succédé à l’immigration politique. Une tradition de solidarité s’est formée sur les chantiers et dans les entreprises.
La présence des Maliens dans le quartier du Bas Montreuil, depuis 40 ans, est un facteur d’identité au sens où les habitants du quartier se sont intéressés à leurs conditions de vie. Cette situation nous a permis de poser les questions du co-développement, en nous incitant à nous demander pourquoi les Maliens immigraient en France. Nous avons abordé les questions du co-développement à partir du droit pour chacun de vivre sur la terre de ses ancêtres, qui est nié, puisque c’est la misère qui a poussé ces hommes à quitter leur famille pour la faire vivre.
Le résident malien de Montreuil se sent très Montreuillois parce qu’il participe à cette réflexion. Nous travaillons avec les Maliens restés au Mali pour développer des politiques d’autosuffisance alimentaire, notamment par la culture de végétaux protégeant les sols et permettant de produire du biocarburant. Nous agissons ainsi pour la planète car nous empêchons la progression du désert. Enfin, en nous battant pour un monde multipolaire, nous luttons contre le monolinguisme et nous contribuons à l’élaboration d’un modèle universel où chacun se sent investi d’une responsabilité.
Débat dans la salle
Zoé VAILLANT, Géographe de la santé
Qu’entendez-vous par périphérie ? Les villes périphériques riches reçoivent également des migrants riches. Par conséquent, pourquoi la notion de périphérie est-elle liée à celle de classe populaire ? Avez-vous sollicité des représentants de villes riches et comment ont-ils réagi à votre invitation ?
Patrick JARRY, Maire de Nanterre
Nous avons débattu des notions de périphérie, banlieue et marge lors de la conférence d’ouverture. La périphérie s’applique aux territoires et aux droits. Notre réseau est issu des forums sociaux mondiaux. Il résulte de la rencontre entre des élus, des mouvements associatifs et des chercheurs engagés en faveur de l’inclusion sociale et de la démocratie participative. Certes, la ville de Neuilly ne se définit pas comme une ville de banlieue et travaille en faveur de l’exclusion sociale. A contrario, la ville de Nanterre a construit en quinze ans autant de logements sociaux que ses huit voisines, à savoir 35 000. Par conséquent, le réseau ne cherche pas à fédérer le maximum de communes ou de territoires. Nous rassemblons les territoires qui mènent une politique d’inclusion sociale, de démocratie participative et de métropole solidaire.
Lee JASPER
Il est d’importance primordiale que des villes progressistes adoptent une démarche en matière de citoyenneté assurant respect et dignité aux travailleurs immigrés qui y résident. Elles doivent mettre en valeur les différentes identités, cultures et religions, contrairement aux politiques néo-libérales sur l’immigration, qui favorisent le racisme et les disparités de statut social. Il convient d’entretenir avec les différentes communautés des relations qui valorisent et respectent leurs traditions. L’assimilation est une voie sans issue. À Londres, la diversité est notre force.
1. Guerre en Irak
Les attentats de Londres sont la conséquence de la décision du Premier ministre d’entrer dans le conflit sans l’approbation d’une majorité du peuple britannique et encore moins de notre communauté musulmane. Ils résultent aussi de l’attitude britannique et occidentale, ou de son absence, vis-à-vis de la question palestinienne.
2. Banlieues
Les jeunes gens impliqués dans les attentats étaient originaires de quartiers périphériques de villes du nord de l’Angleterre, qui n’appliquent aucune politique efficace de lutte contre le racisme, appelant à l’implication de leurs communautés musulmanes. Les politiques que nous pratiquons à Londres, au contraire, visent de manière proactive à établir avec ces communautés des relations durables. Nous contribuons ainsi à renforcer leur identité, en tant que partie intégrante de la société.
3. Identité
Londres a de plus en plus une identité de ville mondiale. Le multiculturalisme incarne à la fois un respect de la différence et de notre propre identité, elle-même intrinsèquement liée à l’histoire et à la spécificité de Londres.
4. Démarche au niveau national
Les attentats de Londres ne sonnent pas le glas du multiculturalisme, ils soulignent l’importance d’une démarche au niveau national dans ce domaine. En effet, celle-ci permet de limiter le sentiment d’exclusion de communautés isolées dans d’autres régions du pays, au point qu’elles risquent de tomber dans l’extrémisme.
Serge GUICHARD
En France, dès que nous parlons de communauté, nous pensons « communautarisme ». Les débats sont donc en permanence pervertis. Tout individu définit son identité en fonction des communautés qu’il fréquente. Nous devons effectivement permettre à chacun de se définir par soi-même. La question des présences, des visibilités et des citoyennetés est donc fortement posée.
Jean-Pierre BRARD
Une identité résulte toujours d’un processus singulier. Le migrant possède son histoire et sa culture, de même que le territoire qui l’accueille. Il se produit alors des contradictions, notamment pour les personnes issues d’un Etat confessionnel et s’installant dans un pays laïque. Nous ne pouvons ignorer ces contradictions. Mais nous reconnaissons aux 6 000 Maliens qui vivent à Montreuil les mêmes droits qu’aux autres habitants. Je suis donc pour le droit de vote des résidents étrangers. Selon moi, l’identité doit se construire par la reconnaissance de valeurs, et non par l’appartenance à une communauté.
Un intervenant
La notion de co-développement a surgi en France à la fin des années 1990. Or je trouve dommage que cette notion ne soit abordée qu’en relation avec la question de l’immigration. En effet, comment poser les enjeux de la réciprocité, du développement solidaire et de l’égalité du développement en s’appuyant uniquement sur les problèmes de l’immigration ? Il convient d’élargir la réflexion sur le co-développement aux politiques publiques nationales, européennes et internationales. Les Etats et les grandes institutions se défaussent de leurs responsabilités en laissant les immigrés porter les politiques de co-développement. Par ailleurs, comment une politique de co-développement peut-elle apporter l’égalité et la solidarité alors même que c’est le marché qui régit les relations internationales ?
Emmanuel TERRAY
Je pense qu’il est illusoire de croire que le co-développement est la solution aux problèmes d’immigration. Certes, nous devons encourager le co-développement. Néanmoins, nous ne devons pas attendre de lui qu’il résolve les problèmes de l’immigration à court ou moyen terme. Toutes les études démontrent que la première phase du cycle du développement s’accompagne d’une augmentation des migrations. En effet, le passage d’un système économique et social archaïque à un système moderne ne se fait pas en un seul jour. Par conséquent, le cycle du développement comporte une première phase au cours de laquelle l’ancien système est ruiné alors que le nouveau ne produit pas encore ses effets bénéfiques. Dans cette période intermédiaire, qui dure dix à quinze ans, les populations qui ne sont plus tenues par les anciens rapports peuvent partir chercher fortune à l’étranger.
Paul ORION
1. Citoyenneté et nationalité
Accorder le droit de vote aux résidents étrangers serait un progrès. En effet, dans tous les pays européens, un taux significatif de résidents étrangers est exclu d’une certaine forme de droits politiques. Par ailleurs, tous les pays européens n’appréhendent pas le problème de la même façon. Dans certains quartiers, une part significative de la population est exclue de la participation politique. Ceci entraîne une diminution du poids politique de ces quartiers, ce qui handicape la population possédant le droit de vote et qui se retrouve sous-représentée.
Depuis le traité de Maastricht, trois catégories de populations vivent sur notre territoire, à savoir les nationaux, qui ont le droit de vote et d’éligibilité à toutes les élections, les citoyens de l’Union Européenne, qui ont le droit de vote aux élections municipales et européennes, et les ressortissants des Etats tiers, qui n’ont le droit de vote à aucune élection. Le traité de Maastricht a donc scindé la catégorie des étrangers en deux sous-catégories d’étrangers, les bons et les autres.
Nous souhaiterions que la citoyenneté soit rattachée à la résidence, parallèlement au lien citoyenneté-nationalité. En effet, la nationalité n’est qu’un critère d’attribution de droits parmi de nombreux autres, dont le critère de la résidence, qui est de plus en plus fort. Sur les 25 pays de l’Union Européenne, 17 sont en avance sur la législation française et ont ouvert le droit de vote aux résidents étrangers.
En 1999, 3,5 millions d’étrangers résidant en France ont été recensés. En appliquant le code de la nationalité de certains pays d’Amérique du Sud, ce chiffre serait ramené à 600 000. En revanche, en retenant le code de la nationalité de la Suisse, il s’élèverait à 6 ou 7 millions. Par conséquent, selon le code appliqué à une même population, le nombre d’étranger varie de 1 à 10.
Tout ceci relativise beaucoup le coté « sacré » de la nationalité et le lien nationalité-citoyenneté. Nombre d’arguments contre le droit de vote des résidents étrangers sont devenus obsolètes depuis le traité de Maastricht. Certains estiment que le fait d’accorder le droit de vote aux étrangers pour les élections municipales constituerait une atteinte à la souveraineté nationale. En revanche, personne ne se plaint du fait qu’un travailleur français sur sept travaille dans une entreprise dont les capitaux sont étrangers ou que plus de 40% du CAC 40 appartienne à des capitaux étrangers.
Lee JASPER
1. Un maire progressiste
Ken Livingstone, maire de Londres, est un maire progressiste, qui s’engage dans le combat contre les fléaux intrinsèquement liés que sont le racisme, la pauvreté et l’exclusion sociale. C’est parmi les communautés minoritaires qu’on observe le plus de chômage, de manque d’instruction et de problèmes de logement. Nous plaçons parmi nos priorités la lutte contre le racisme, elle-même partie intégrante de la lutte contre l’exclusion sociale.
2. Stratégies actives
Nous appliquons des stratégies actives de lutte contre le racisme. Très précisément axées, elles visent à réduire les inégalités entre communautés, la mortalité infantile, l’échec scolaire et le chômage. Nous veillons rigoureusement au respect des aspirations ethniques. Nous cherchons à atteindre des objectifs de représentation au plus haut niveau de l’administration londonienne. Cette démarché est née d’une volonté profonde d’arriver à l’égalité, qui se traduit par des politiques spécifiques en faveur de l’emploi. La Greater London Authority (GLA) consacre environ 5 milliards de livres par an (environ 7,36 milliards d’euros) à l’achat de services. Nous aimerions savoir si les entreprises tenues par des Africains, des Asiatiques ou des femmes en bénéficient autant que les autres. Nous voulons que l’égalité soit une réalité systématique, au lieu de se traduire uniquement par un taux d’emploi.
1. Démographie
Nous sommes une ville d’envergure mondiale, et nous nous qualifions nous-mêmes de « monde en une ville ». 40 % de la population londonienne n’est pas blanche, et ce chiffre va en augmentant. Contrairement à ce que donne à croire la Commission for Racial Equality, il n’existe pas dans cette ville de ghettos ethniques au sens strict du terme. Bien qu’il y ait des quartiers marqués par une concentration ethnique, les résultats du recensement démontrent que les communautés sont très mélangées. Nous valorisons et favorisons la diversité.
2. Nationalité et citoyenneté
L’accès aux droits politiques est essentiel au développement d’une ville qui refuse l’exclusion. Nous avons instauré des partenariats internationaux avec d’autres villes, en Afrique, en Asie, en Amérique latine, aux Antilles, etc. Les progrès que nous réaliserons à Londres seront fonction de ceux des métropoles du monde entier.
1. Réalité sociale
Nous avons très peu évoqué les réalités de l’immigration en Europe. Je suis déçu que nous n’ayons pas débattu du racisme. Il ne s’agit pas d’immigrés, mais de Noirs. Personne ne qualifie de « migrants » les Néo-Zélandais, Australiens ou Américains. S’il existe des exceptions, dans la plupart des cas on parle de non-Blancs, qui vivent dans nos villes et sont confinés, pour cause de racisme, dans la pauvreté et dans des logements de mauvaise qualité. Pour surmonter le problème de l’exclusion sociale, il faut surmonter celui du racisme.
2. Islamophobie
Une vague de racisme déferle actuellement sur l’Europe. Non seulement on élit des partis d’extrême droite mais, de plus, l’islamophobie, qui diabolise la communauté musulmane et encourage le développement de stéréotypes à son sujet, ne fait que s’accentuer. Nous assistons à une campagne de racisme à l’échelle du continent. De temps en temps, le racisme change de cible, semant la division parmi nous, comme nous l’avons déjà vu : contre les Roms, les Juifs, les Irlandais, les Africains. À l’heure actuelle, c’est surtout contre les communautés musulmanes qu’il s’exerce.
3. Partage des pouvoirs et représentation
Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les discussions théoriques mais l’application de politiques concrètes. En fin de compte, la lutte anti-raciste implique que des Blancs renoncent à une part de pouvoir, sans se limiter à intégrer des membres de minorités dans le cadre consultatif démocratique. Il faut une volonté des autorités municipales pour ouvrir l’accès au pouvoir, aux forums, aux processus de prise de décisions, aux élections et, finalement, à la représentation. Dans certaines villes, on abuse de la consultation, en prétendant demander l’avis des Noirs, sans agir ensuite en conséquence. Je serais curieux de savoir combien de musulmans, de Noirs et de femmes travaillent au sein de la police municipale londonienne. En effet, ils nous apporteraient une meilleure compréhension de cette question, vue de l’intérieur, et contribueraient à mieux surmonter les problèmes affectant ou concernant ces populations.
4. Actions ciblées
Tous les ans, nous fixons des objectifs à remplir, à tous les niveaux de notre organisation. Notre approche est pragmatique et mesurable. Le maire a nommé des Noirs et des Asiatiques aux plus hauts postes de son administration. Nous devons voir des visages noirs aux plus hautes fonctions.
Combattre les effet du néo-libéralisme dans une ville comme Londres, avec sa grande diversité, peut jouer un rôle de contrepoids au projet néo-libéral consistant à élaborer une identité nationale sur les bases traditionnelles du sang et de la race. Notre gouvernement national flatte ces éléments, lorsqu’ils prennent pour cible les réfugiés ou demandeurs d’asile. Notre maire a demandé l’amnistie des demandeurs d’asile à Londres.
La citoyenneté diffère de la nationalité. Une ville doit être apte à s’autoproclamer « petite république progressiste », dont les citoyens jouissent de droits complets, et notamment le droit à la représentation.
5. Stratégie culturelle
Nous avons aussi une stratégie culturelle bien spécifique. Par exemple, de nombreuses manifestations ont lieu à Trafalgar Square : la Saint-Patrick, la fin du Ramadan et le Nouvel An chinois. Cela amène le dynamisme culturel de la ville au centre du discours civique. Cela donne aux Londoniens un sentiment d’appartenance à une communauté de personnes diverses, mais unies et égales. Cela favorise l’idée d’une citoyenneté du monde et d’une citoyenneté londonienne.
Nos sondages indiquent que plus de 85 % des Londoniens soutiennent nos politiques en faveur de la diversité culturelle. Il existe parmi les Londoniens une notion d’appartenance à une communauté unie, et citoyenne du monde. Londres assure une fonction de rempart contre le concept néo-libéral d’identité. Dans une large mesure, le problème a pour cause le racisme dont font l’objet les personnes non blanches. Si on traite de l’exclusion sociale sans s’occuper du racisme, on n’assume pas ses responsabilités vis-à-vis des citoyens. Le racisme joue un rôle déterminant et, aujourd’hui, il cible plus particulièrement les musulmans. Ceux qui s’attaquent à l’exclusion sociale sans s’attaquer au racisme courent à l’échec.
Mercedes RUZAFA et Isabel COPETUDO
Santa Coloma est une commune dont le territoire habitable ne s’étend que sur 5 km2. L’espace physique y est donc fortement exploité. Dans cette cité-dortoir qui a toujours accueilli des populations extérieures, le nombre d’habitants a quadruplé en vingt ans.
Cette ville, où s’est surtout pratiquée l’auto-construction, présentait un profond désordre urbanistique ainsi qu’un déficit en infrastructures et en services, situation en grande partie assainie par l’arrivée des premières municipalités démocratiques et par l’intense mobilisation du tissu social.
Alors qu’à partir des années 1990, la population née en Espagne diminuait légèrement, celle originaire de pays extra-communautaires augmentait à grande vitesse, pour atteindre 140 000 habitants. Actuellement, Santa Coloma est une agglomération multiculturelle, où cohabitent près de cent nationalités. Pour relever le défi de la reconstruction des nouvelles identités, nous parions sur un modèle fondé sur un développement de la démocratie participative.
Les politiques de participation citoyenne se concrétisent dans le processus du Conseil général de la Ville. En 1980, le Conseil de participation citoyenne est créé et, à partir de 1991, nous observons un bond qualitatif de la politique de soutien à la participation et à l’implication démocratique des citoyens. Plus concrètement, Santa Coloma a vu le développement d’un programme européen, de 1996 à 2000. Bien qu’il s’agisse d’un projet d’urbanisme, il a été mis à profit à Santa Coloma pour stimuler de nouveaux dynamismes sociaux.
Deux organes de participation ont été instaurés : le Comité directif, chargé des lignes stratégiques, et le Conseil de quartier, qui regroupe deux quartiers où se développe la participation, lors de réunions plénières ou sous forme de commissions. Y participent des membres de la municipalité, des techniciens, des associations locales et des citoyens à titre individuel.
Par la suite est organisé un débat sectoriel et territorial, qui permet de déterminer la viabilité du modèle participatif pour le reste de la ville. Cela se traduit par trois grands projets : un nouveau modèle de participation citoyenne, qui aboutit à l’approbation du nouveau Règlement de participation citoyenne, en 2003, le Plan de cohabitation et le Projet éducatif de ville, visant à approfondir la participation démocratique, pour une meilleure gestion de la ville.
Le modèle est validé à partir d’une information bien documentée, de débats et d’actions créatives, individuelles ou collectives, de la recherche du consensus et de l’élaboration de propositions ou de rapports, source de confiance institutionnelle, citoyenne et associative.
Le Conseil général de Ville a pour mission d’élaborer et d’émettre des recommandations sur des thèmes stratégiques. C’est le plus grand organe de participation de la ville, comprenant une commission permanente et plusieurs groupes de travail.
Les Conseils de quartier fonctionnent, pour le principe, de la même manière que le Conseil de Ville, mais dans un cadre d’action géographique. Ce modèle participatif a été validé par l’adoption d’un projet concret, dans une zone périphérique (Sierra de Mena), visant à créer des points de réunion entre les différentes communes.
Considérations finales :
· Avec l’approbation du règlement de participation citoyenne s’établit une politique définie en tenant compte de l’intérêt des participations dans les rapports citoyens. Il existe une pratique, une culture et une norme commune aux responsables politiques, techniciens et citoyens, qui permettent le développement de tous les processus participatifs.
· La proximité est le facteur essentiel rendant possible la cohérence entre les propositions stratégiques de la gestion quotidienne et les cadres d’action de consensus social. L’information, la consultation et la codécision encadrent l’évolution du système de participation citoyenne : gouverner avec les citoyens.
Conclusions :
· Santa Coloma s’auto-construit dans les années 1960 et 70 dans le désordre urbanistique et la multiple diversité des peuples d’Espagne.
· Les municipalités démocratiques améliorent la qualité urbaine, sociale et culturelle. Il s’instaure un fort sentiment d’identité et d’appartenance à une ville en constante évolution.
· Avec les nouvelles migrations se dressent de nouveaux défis urbains, sociaux et culturels. La ville se reconstruit.
· La participation citoyenne constitue la colonne vertébrale de cette nouvelle reconstruction.
Didier PAILLARD
Le référendum de Saint-Denis
Saint-Denis accueille des étrangers depuis des décennies. Au XIXe siècle, la situation géographique a fait de la ville l’un des plus grands centres ouvriers d’Europe. Ses habitants sont en très grande majorité venus d’ailleurs, d’abord des régions françaises puis de l’Europe et du monde entier. Au total, plus de 70 nationalités sont représentées à Saint-Denis. Par ailleurs, c’est dans les quartiers populaires que le contrat social se réinvente au quotidien. Avec pour seule richesse leur force de travail, les habitants de nos villes populaires ont la nécessité de se construire ensemble leur avenir. Ce faisant, ils construisent la France, voire l’Europe de demain. Pour cela, il nous faut redonner constamment un sens très concret à des valeurs telles que la solidarité, la dignité et l’égalité.
Les fraternités nouvelles s’inventent dans les cités, les lieux de travail et les espaces publics de notre ville. Elles dépassent largement la légalité institutionnelle parce qu’elles sont portées par la légitimité de la dignité. Les premiers logements sociaux ont été construits en dehors de tout cadre institutionnel ou légal. De même, nos villes de périphérie ont élu des femmes à leurs Conseils municipaux hors de la légalité. Lorsque nous avons pris des arrêtés municipaux interdisant les coupures d’eau ou d’énergie, nous l’avons également fait en dehors de toute légalité.
C’est la même logique qui nous a conduit à organiser un référendum portant sur la question du droit de vote et l’éligibilité des résidents étrangers en ouvrant à tous les habitants de la ville la possibilité de donner son avis. Un quart de notre population est exclu du droit élémentaire de choisir ses représentants ou d’être représenté au suffrage universel. A Saint-Denis, nous n’avons jamais voulu nous résoudre à la limitation de la citoyenneté à la nationalité. C’est pourquoi nous avons créé des espaces de démocratie participative ouverts à tous sans aucune discrimination. Ce droit est inscrit dans la Charte Européenne des Droits de l’Homme dans la Ville, que de nombreuses municipalités ont adoptée en 2000.
Le droit de vote pour tous quelle que soit sa nationalité est un engagement qui avait été pris par les deux derniers présidents de la République en exercice. Il n’a pourtant pas abouti. Nous avons donné la preuve que ce droit est légitime et désiré. Pourquoi créer une citoyenneté à plusieurs vitesses ? Sur quels critères la discrimination entre les résidents européens et les autres se fonde-t-elle ? Pour une ville comme la nôtre, la citoyenneté de résidence est une urgence. La République est le fruit d’un accord permanent qui se construit et se renouvelle collectivement. En outre, notre démarche a permis de sensibiliser les nationaux, qui se sont inscrits en grand nombre sur les listes électorales.
Aïssa KADRI.
Constats et réflexions de l’institut Maghreb-Europe
Les émeutes de novembre attestent de l’existence d’une crise profonde dans les espaces périurbains. Cette crise est à la fois multidimensionnelle et générale, affectant l’ensemble de la société française. Elle manifeste un moment historique où se joue le devenir du modèle français d’intégration, qui est fortement mis à l’épreuve.
Cette crise se manifeste à travers les grandes fractures suivantes :
· Une fracture générationnelle
Les fractures qui séparent la génération des pères, la génération des jeunes adultes et celle des plus jeunes se sont développées sur la base d’une absence de transmission de mémoire et d’histoire, tant dans les familles qu’à l’école.
· Une fracture politique
La fracture politique repose sur la sous-représentation des catégories populaires issues des immigrations au plan national et local, l’instrumentalisation des élites dites « beurs », l’opacité des institutions et des dispositifs, l’incompréhension des logiques institutionnelles et la fragmentation sociale, qui contribue, contradictoirement, soit à une faible participation politique, soit à une dépendance.
· Une fracture qui tient à la prégnance de l’histoire coloniale
Ce que l’on peut appeler la dette coloniale résulte de la persistance d’un imaginaire colonial, nourri par la mémoire non apaisée d’une génération d’acteurs coloniaux investis dans les institutions et les partis politiques. Pour les derniers immigrants venus des anciennes colonies, le rapport à la République a été celui de la domination et de l’enfermement dans des statuts de sujets plus que de citoyens.
· Une fracture sociale
La fracture sociale englobe, subsume l’ensemble des autres fractures et va en s’accentuant. A cet égard par exemple le taux de chômage dans les quartiers péri-urbains est trois fois supérieur à la moyenne nationale.
Néanmoins, au-delà de ces fractures, les quartiers connaissent des dynamiques créatrices nouvelles dans les domaines de l’art, de l’action associative et de la solidarité active locale et internationale. Ces espaces de grande diversité culturelle manifestent des sociabilités de voisinage, d’entraide, de solidarité, d’action associative et de convivialité qui ne se font pas principalement sur une base ethnique, contrairement à ce qui est souvent dit. Il est nécessaire de repenser un contrat social qui conjugue l’égalité avec la reconnaissance des différences culturelles. La question de l’intégration des minorités pose celle de la redéfinition du pacte politique post-national. La conception de la citoyenneté, intimement liée à celle de la nationalité, est mise à l’épreuve aussi bien par le fait supra-national que par le fait objectif de migrations nécessaires et non temporaires. La République comme modèle doit donc être repensée dans la perspective de la construction d’un ensemble politique non plus essentiellement vertical mais horizontal. On peut penser de ce point de vue que l’entrée dans une citoyenneté européenne peut transcender les liens proprement nationaux et fournir les conditions de l’émancipation du national en développant cette transversalité par le bas.
Nous préconisons de donner aux étrangers le droit de voter aux élections locales, d’inscrire une réelle démocratie sociale locale qui dépasse le lien paternaliste et la gestion au jour le jour du désordre urbain, de libérer l’initiative, de sortir du soupçon communautariste et de réhabiliter la politique en donnant aux citoyens les moyens d’influer effectivement sur les décisions qui les concernent.
Ces orientations ne peuvent se concrétiser que si l’on revient à la base c'est-à-dire au projet éducatif et ce qui construit le futur citoyen ; à cet égard le regard porté sur les étrangers ne peut être corrigé que par l’éducation, mais une éducation qui intègre l’histoire et la mémoire de ceux qui ont également contribué à construire le présent. Il convient donc de replacer l’éducation au centre du projet politique.