Red del Foro de las Autoritades Locales de la Periferia

PARA METRÓPOLIS SOLIDARIAS
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Atelier 2 : Culture et périphérie : renouveler les pratiques et la création

Participent à l’atelier :

Denis MOREAU, photographe, habitant d’Ivry-sur-Seine ;

Pierre BOURGUIGNON, député-maire de Sotteville-lès-Rouen, Président de l’association des maires et villes de banlieue de France ;

Maria dal Luz ROSINA, maire de Villa Franca de Chila (Portugal), Présidente de l’Autorité métropolitaine de Lisbonne ;

Jean-Louis MARTINELLI, metteur en scène, directeur du Théâtre des Amandiers (Nanterre) ;

Odile SANCARRA, comédienne, professeur de théâtre, Présidente de l’association « Talents de Femmes » (Burkina-Faso) ;

Jean URSTEL, auteur, metteur en scène, fondateur du réseau culturel « Banlieues d’Europe » ;

Giovanni MAGNANO, Municipalité de Turin.

Modérateur : Sylvie VASSALO, directrice du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse en Seine-Saint-Denis.

Sylvie VASSALO

Il me paraît particulièrement intéressant que ces rencontres se tiennent quelques mois après ce que certains ont qualifié pudiquement d’évènements de banlieue ou de la crise de banlieue. Le département de la Seine-Saint-Denis s’est trouvé au cœur de ces évènements, et pour une part d’entre eux à leur naissance même. Si des acteurs qui, comme moi et d’autres, travaillent en banlieue, n’ont pas été surpris par ces évènements, ils ont tout de même été frappés par la force de cette explosion et par le fait qu’elle a aussi touché les symboles éducatifs et culturels. Quelques semaines après ces évènements, le Salon du Livre de Jeunesse qui se tient chaque année en Seine-Saint-Denis fut un véritable succès.

Quelles relations entretiennent les mots de culture et de périphérie, tant du point de vue des pratiques que de la création ? Quelles difficultés y a-t-il pour l’émergence de la culture en périphérie ? Y a-t-il des formes artistiques nouvelles qui naissent dans les mégapoles et dans la confrontation entre le centre ville et sa périphérie ? Existe-t-il une culture de banlieue ? Telles sont quelques-unes des questions auxquelles nous allons tenter de répondre.

Débat

Pierre BOURGUIGNON,

Il se trouve qu’il y a vingt-deux ans, un peu par hasard, la ville de Sotteville-lès-Rouen a élu une équipe municipale de droite, au second tour. Elle est restée en place six ans, après quoi l’équipe que j’anime a été élue, dès le premier tour. Nous portions alors des valeurs fondées sur les engagements politiques de la gauche, sur la vie syndicale et la vie associative, des parents d’élèves aux mouvements de jeunesse en passant par les mouvements d’éducation populaire. Le travail consistait alors à savoir comment nous allions nous réapproprier le vivre ensemble dans notre ville, avec le souci d’en faire profiter chacun, dans toutes les générations, au travers de la réflexion, de la création ou du travail de tous les jours.

Un axe de ce travail portait sur l’identité culturelle. Sotteville-lès-Rouen constitue la deuxième ville et le deuxième gisement d’emplois de l’agglomération, après la ville-centre, et le chemin de fer y a encore une importance significative. Nous avons essayé d’inscrire notre travail dans une dynamique sociale et culturelle, alors que la ville, largement massacrée par la seconde guerre mondiale, était assez faiblement pourvue en équipements. L’originalité de la vie associative, de la vie culturelle et de l’absence d’équipements ont permis de mettre en œuvre un plan d’utilisation des possibilités d’expression et de création, sans lieu prédéfini, sachant que nous pouvions au moins disposer de l’espace public. C’est de cette approche qu’est sorti un travail sur les arts de la rue, à travers un festival conçu comme un premier élément susceptible d’orienter les pratiques (professionnelles ou amateur) et l’action de la ville. Cela permettait aussi de renouer avec une longue tradition de fêtes populaires qui s’était amoindrie après la guerre, tout en restant consciente dans l’esprit des Sottevillais.

Sur cette base, nous avons progressé vers la création d’un lieu dans lequel les compagnies pouvaient créer. Il s’agit de « l’atelier 231 », que le gouvernement vient de reconnaître comme un des dix lieux de création nationale des arts de la rue. Nous avons aussi pu développer, à partir du festival, le contact avec la création sous toutes ses formes, dans une dimension géographique réunissant tous les lieux de la ville et dans une dimension spatialisée regroupant les écoles, les collèges et diverses associations culturelles. Nous avons d’emblée conçu notre approche comme complémentaire de la ville-centre qui dispose par exemple de deux grandes salles de spectacles, d’un opéra, de cinémas… Nous avons ainsi reconquis le fonds culturel de la ville et, au-delà, les fondamentaux d’une ville de travail où l’aristocratie ouvrière a vieilli mais où les dimensions sociales ont repris une vigueur importante, notamment à travers l’habitat et la vie associative.

Sylvie VASSALO

Existe-t-il vraiment une culture de la périphérie ou de la banlieue et l’accès aux arts et à la culture constitue-t-il une question qui se pose de façon spécifique pour la banlieue aujourd'hui ?

Jean HURSTEL

Imaginez-vous, par un soir pluvieux du mois de mars, à l’approche d’un territoire périphérique. Vous distinguez de grands immeubles, souvent animés par de petites lueurs bleutées : ce sont les postes de télévision qui sont allumés. Vous ouvrez la porte, les boîtes aux lettres sont arrachées, la minuterie est détraquée. Vous montez l’escalier, et vous voyez quatre portes. Sur la première, il est écrit « Abdesellem ». Vous vous dites qu’il s’agit d’un immigré algérien, et vous pensez connaître son histoire. Vous frappez néanmoins à la porte et vous vous apercevez qu’Abdesellem fait de la calligraphie arabe pour tous les mariages du quartier. Il est RMIste mais a, comme il dit, « une grande pierre dans son cœur », qu’il n’arrive pas à réchauffer : son fils, qui réussit tous les concours de breakdance auxquels il participe mais qui rate tous ses examens à l’école.

Sur la deuxième porte, il est écrit Minkowski. C’est un immigré polonais ; il est retraité, perçoit le minimum social et vous dit qu’il vient du même village que l’ancien pape. Sur une troisième porte, il est écrit Gomez. Lui vous raconte que son seul bien set un verger qui compte quatre arbres, portant chacun le nom d’un camarade tué pendant la guerre d’Espagne. Le suivant s’appelle Schmidt, alsacien qui a combattu dans l’armée française et dans l’armée allemande, et qui est revenu en tant que prisonnier cinq ans après. Vous vous apercevez ainsi qu’un palier constitue un formidable ensemble de récits de vie, de représentations, de paroles singulières. C’est ce gisement qui représente les cultures des banlieues. Or très peu d’institutions culturelles s’occupent de ce large éventail de la parole.

Au fond, je crois que dans une ville, on a le choix entre la sécurisation extrême (que j’ai constatée à Belfast, où les caméras de vidéosurveillance ont remplacé les bars et les cafés) et la convivialité. Si la culture a un rôle, c’est de permettre de se réapproprier les formes de base de la convivialité, du simple banquet à la fête de l’art de Birmingham, qui rassemble plusieurs milliers de participants. Je souhaite que l’on arrête la discrimination du socioculturel. Nous devons regrouper nos forces pour promouvoir des projets importants dans ces quartiers, et pas seulement des festivals. J’ai cherché ce que voulait dire le mot « intégration ». Integrare signifie recréer. Nous sommes tous multiculturels et nous devons nous inscrire dans un projet de recréation permanente de nos représentations.

Sylvie VASSALO

Y a-t-il une spécificité du théâtre dans la façon d’aborder ces questions, du point de vue du choix des créations, de la programmation et de la relation au public ou aux artistes ?

Jean-Louis MARTINELLI

En arrivant au théâtre des Amandiers à Nanterre, j’ai essayé, dans un premier temps, de marcher dans la ville et d’y habiter. La représentation que je me faisais de cette ville a radicalement changé à partir du moment où j’y ai habité. Quand je me rends sur le marché, le dimanche matin, je rencontre un certain nombre de personnes que je ne vois pas au théâtre et je me dis qu’il y a quelque chose qui ne va pas, car je souhaite jouer pour tous. On rejoint ici la question du répertoire. J’ai essayé d’impulser un certain nombre de commandes d’écriture, en revisitant la tragédie antique avec une distribution africaine, par exemple. J’ai également passé commande à Laurent Bodet, d’une part, et à Aziz Chouaki d’autre part, pour travailler sur l’histoire des rapports entre la France et l’Algérie. Le film « L’esquive » peut être vu comme la mise en lumière d’un langage qui serait spécifique au territoire de la banlieue. On pourrait aussi considérer qu’il s’agit d’un formidable essai sur Marivaux. Ce double regard me paraît essentiel. Il faut avant tout éviter de créer une culture de ghetto.

Cessons aussi de croire que si l’on développe les lieux de culture, il en sera fini de la violence : c’est une posture à laquelle je ne crois pas. Travaillons du mieux que nous pouvons là où nous exerçons nos talents ; cela ne doit pas nous empêcher de nous engager par ailleurs dans une action politique, car cela ne suffit pas.

Sylvie VASSALO

Odile Sankarra, le fait d’être artiste permet-il d’appréhender cette question de façon particulière, du point de vue de la ville et de la relation à la parole, notamment ?

Odile SANKARRA

Je viens d’un pays, le Burkina-Faso, où la femme ne prend pas la parole facilement. Je suis membre fondatrice de l’association « Talents de femmes », que nous avons créée pour donner une autre image à la femme, en particulier à la femme artiste, souvent mal vue, jusqu’alors, au Burkina-Faso. Celui-ci, qui compte 3 millions d’habitants, s’il est recensé parmi les pays les plus pauvres selon les statistiques de l’ONU, est un des pays qui bouge le plus actuellement du point de vue de la scène culturelle. Ceci témoigne du formidable potentiel humain que recèle ce pays.

Notre association est née dans un contexte d’action politique qui a vu le jour, un peu partout dans le pays, dans les années 80. Elle a vocation à promouvoir les talents féminins sous toutes leurs formes (artisanat, art vestimentaire, arts de la représentation, etc.), en favorisant l’expression de ces talents. Nous avons ainsi créé le Festival « Voix de femmes », qui a déjà connu quatre éditions, à Ouagadougou. Il s’agit d’un moment phare au cours duquel les groupes traditionnels peuvent venir en ville pour exposer et faire connaître ses créations. Il existe aussi, à Ouagadougou, le Salon international de l’Artisanat, qui a lieu tous les deux ans, ainsi que deux festivals de théâtre ou encore la Semaine nationale de la culture. Les manifestations sont donc nombreuses au Burkina-Faso, en raison d’un potentiel humain et d’une volonté politique indéniables.

Sylvie VASSALO

Denis Moreau, vous travaillez sur les représentations.

Denis MOREAU

Je ne suis pas photographe : je suis plutôt artiste architecte. J’ai une démarche particulière d’exploration du grand Paris. Je conçois les expositions que je réalise comme des dispositifs d’échange, étant entendu que je ne me situe pas dans le champ du social : je me considère comme un artiste qui souhaite partager un travail intimiste, sur la représentation que je peux me faire d’une ville faisant 80 kilomètres sur 80 kilomètres.

Je suis dans une posture artistique « classique », dans la société occidentale, selon laquelle l’artiste est un peu « coupé » de la société. A Nanterre, on peut s’interroger sur les rapports entre Nanterre et Bezons ainsi qu’entre Nanterre et Carrières-sur-Seine (qui partagent 7,5km le long de la Seine, sans qu’aucun pont ne permette de la franchir pour relier les deux villes) ou encore entre Colombes et Nanterre, villes dont la relation revêt un enjeu politique. Peut-être un jour pourrons-nous imaginer de faire la ville en commun entre Colombes et Nanterre – ce qui posera aussi la question du « petit Nanterre ».

Le vieux Nanterre ressemble un peu à un village gaulois, marqué par une esthétique fortement typée. Je m’attache particulièrement à mettre en évidence ce type de marquage visuel. Est-il souhaitable que le vieux Nanterre constitue le cœur de la ville de Nanterre ? Celle-ci n’est-elle pas plus compliquée ? Est-il judicieux de tout centraliser dans le vieux Nanterre ? Les gens qui se trouvent à la marge sont ceux qui ont le plus besoin de la collectivité et de la ville en commun. Mais la marge ne peut avoir un sens que du fait de sa marginalité. L’artiste, quant à lui, sera toujours décalé, ce qui peut en faire un passeur intéressant sur cette question de la marginalité. Les dispositifs d’échange et d’exposition que je conçois sont toujours guidés par cette préoccupation de faire sortir les gens d’une position de spectateurs.

Maria DA LUZ ROSINHA

Vila Franca de Xira est une ville du Portugal, qui, comme vous le savez, est le pays le plus occidental de l’Europe. Le Portugal compte un peu plus de dix millions d’habitants dont 20% habitent dans la région métropolitaine de Lisbonne, constituée de dix-huit municipalités, typiquement situées sur les rives gauche et droite du Tage. Chacune a ses spécificités et réalités très caractéristiques. Les unes visiblement urbaines, les autres ayant des caractéristiques plus rurales, ou encore d’autres, comme la mienne, Vila Franca de Xira, présentant ces deux réalités bien marquées.

Je crois qu’il n’existe pas une seule banlieue et une seule périphérie, pas même une seule clôture de périphérie. Il existe plusieurs réalités, avec des problèmes identiques et en même temps très différents. L’on peut vivre dans une périphérie et avoir une vie culturelle intense. Périphérie ou banlieue ne doivent pas toujours être synonymes de mal vivre. Aujourd’hui, le monde vit des moments assez perturbés. Perturbés par des motivations sociales, politiques et économiques, ainsi que religieuses, qui exacerbent les conflits, qui étaient embryonnaires il y a dix ou quinze ans, ou même impossibles de prévoir.

Les graves asymétries existantes, entre les pays riches et pauvres, intensifient les flux migratoires, à l’origine de tensions difficiles à maîtriser, en raison de l’absence de mécanismes efficaces d’intégration dans les pays d’accueil. Les évènements qui se sont produits récemment en France impliquant des membres des communautés d’immigrés ont obligé à la réflexion et au débat que les responsables politiques et les décideurs, d’une manière générale, ne peuvent et ne doivent s’aliéner, puisque des phénomènes semblables peuvent éclore dans d’autres pays européens. Le Portugal est visiblement dans cette situation, puisqu’il a passé, au cours des vingt dernières années, de pays exportateur de main-d’œuvre à pays d’accueil d’immigrés de divers continents.

Que faire alors pour intégrer, au plan culturel, les minorités et les communautés qui ont leurs expressions culturelles et linguistiques propres ? Le pouvoir local doit soutenir de manière effective les projets associatifs de ces communautés, pour que ceux qui l’intègrent ne prodiguent pas leur énergie, leur créativité et leur vocation solidaires, dans une semi-marginalité, qui dérape facilement vers des formes de tension et des confrontations difficiles à maîtriser.

Les structures du pouvoir local doivent aussi trouver la manière d’intégrer des formes d’expression artistique-culturelle, représentatives des communautés immigrées, dans sa programmation culturelle courante, ce qui constitue une forme d’attraction des individus qui, autrement, resteront marginalisés ou même regroupés dans des ghettos. La culture est toujours un ferment pour la spiritualité et le dialogue, quand bien même le dialogue provoque des inquiétudes et renforce une attitude perpétuellement inquisitrice ou irrévérente. Ce n’est pas de l’approfondissement du sens critique que naît la tension et le conflit. Cela nait dans l’inactivité, dans l’explosion et la non reconnaissance de formes légitimes et d’autorité.

Giovanni MAGNANO

La périphérie est le cœur de la ville. Il existe plusieurs façons de voir la réalité et l’expérience de Turin constitue un exemple intéressant à mes yeux de tentative d’enclenchement d’un cercle vertueux entre sûreté urbaine, qualité de l’espace public et de la ville et la qualité de la communauté locale. En matière de sûreté, par exemple, la participation des habitants permet de créer une perception différente. Cela revient à travailler sur la culture du lieu, ce qu’on ne peut faire sans les habitants eux-mêmes. L’image que l’on a d’un lieu vient de la mémoire, de l’histoire, des pierres mais surtout des personnes qui composent avec nous la communauté locale. La politique de la ville peut ainsi chercher à recréer une culture de la périphérie qui ne se définisse pas par rapport au centre mais qui traduise la volonté de voir émerger une ville polycentrique, animée par plusieurs centres ayant chacun leur identité sociale, artistique…

Pour engager un tel travail, il faut commencer par écouter les habitants, en partant de l’idée que nous avons tous quelque chose à dire. Il existe dans la ville de Turin 110 nationalités différentes et certains quartiers en regroupent 105 (alors que 190 pays sont recensés par l’ONU) ! Plusieurs projets sont mis en œuvre, depuis 1998, pour susciter la participation des habitants. Des livres ont été écrits, avec les plus anciens, sur la vie et l’histoire de certains quartiers, mais avec pour sujet les jeunes : nous avons cherché à transmettre aux plus jeunes la mémoire du territoire dans lequel ils vivent, alors que plus de la moitié des habitants sont des immigrés et que les problèmes d’intégration se posent avec une grande acuité. Parmi les différents projets menés, nous avons découvert le théâtre comme l’un des moyens permettant de s’exprimer. Des pièces ont ainsi été montées et l’on a cherché à faire du théâtre hors du théâtre.

La réponse des habitants fut enthousiaste, dans ce domaine comme dans le domaine de la production de l’écrit. La culture n’est pas un droit civique ni une marchandise : il s’agit d’un droit de l’homme. Des ateliers d’écriture créative ont été constitués autour des habitants. Un roman collectif, rédigé par 75 habitants et dix écrivains professionnels, a été publié. Des ateliers de lecture commune ont aussi été mis en place afin de faire sortir certaines personnes isolées de chez elles et leur redonner le goût du partage de ces pratiques.

Sylvie VASSALO

La périphérie restera-t-elle toujours à la marge ?

Jean HURSTEL

On ne peut lire un texte s’il n’y a pas de marge. De la même façon, pour lire une société il doit exister une marge. C’est ce mouvement de conquête qui est passionnant, car il est général. Il me semble essentiel que ces nouveaux territoires de l’art, ces friches, ces lieux que sont la rue, le théâtre en appartement et même ces projets dépourvus de lieu (comme les ateliers d’écriture et d’alphabétisation proposés à Bruxelles) existent et soient reconnus.

Pierre BOURGUIGNON,

En fait, il existe une dialectique permanente entre le centre et la périphérie. Ce que l’on appelle « faubourgs », ou « banlieue », hérite de centralités qui n’existaient pas ailleurs. Cela vaut dans le domaine de la consommation, avec les hypermarchés. Il faut donc raisonner en centralités complémentaires, dans le mouvement et la création culturels comme dans l’ensemble de l’action sociale. Cela suppose qu’existe une volonté de conquête, pour faire émerger de nouveaux rapports de force. Ce n’est pas la même chose que le concept de ville émergente, qui suppose un développement par nappes.

Maria dal Luz ROSINA

La relation entre le centre et la périphérie n’est pas toujours une relation simple. Les problèmes commencent souvent au centre : le manque d’emploi ou de logement pousse vers la périphérie. Cela dit, la relation inverse existe aussi :de nombreuses personnes ne souhaitent pas vivre au centre, souhaitant par exemple éviter la violence et la vitesse. Il existe ainsi un mouvement quotidien entre le centre et la périphérie, dans les deux sens.

Sylvie VASSALO

Vous avez parlé de l’émergence de pratiques et de cultures artistiques nouvelles. Je m’interroge sur les conditions de cette émergence et sur les volontés politiques ou artistiques qui peuvent se faire jour dans ce domaine. En Seine-Saint-Denis, département que je connais bien, il me semble que les territoires qui ont connu l’explosion de l’automne dernier sont ceux dans lesquels il existe des institutions culturelles depuis longtemps, avec un engagement indéniable des artistes eux-mêmes. Le fait que des écoles et des bibliothèques aient été la cible de ces violences nous a particulièrement touchés. Il existe une domination culturelle dans ces lieux, et ce n’est pas toujours celle du centre. Du moins celui-ci n’est-il pas forcément territorialisé : il se trouve également dans les têtes ou en tout cas dans les normes. Les formes artistiques nouvelles se conquièrent, comme cela a été très justement souligné. Quelles sont les conditions de leur émergence ?

Jean-Louis MARTINELLI

Je crois que nous devons sortir de la posture de « l’art pour l’art » qui prévalait au 19ème siècle. L’artiste est à la fois local et global. Il est en tension entre ces deux termes, et c’est bien ce qui est productif. Je crois qu’en France, le ministère ne joue plus son rôle d’impulsion de la politique culturelle : ce sont les collectivités locales qui exercent désormais ce rôle, mais sur le modèle qui était en vigueur au sein du ministère de la Culture. Nous devons aujourd'hui coaliser de nouveau l’éducation populaire et le socioculturel d’antan, pour que n’existe plus cette scission entre ces deux termes qui a fait tant de mal à la culture dans notre pays.

Arlette AZANZENESKI, maire adjointe, Villejuif

Je souhaiterais que le citoyen, et pas seulement l’artiste, revienne au centre de la vie culturelle et de la création, par l’intermédiaire d’associations ou de comités de quartier. Un va-et-vient permanent doit en tout cas exister entre la vie culturelle et les habitants, afin que les désirs, les difficultés et les aspirations de ces derniers s’y reflètent.

Jean HURSTEL

Il faut aussi que les élus comprennent qu’il y a un véritable enjeu de politique culturelle. Il existe des instruments à la disposition des élus, les aides aux projets et les appels d’offres, par exemple, qui permettent d’agir, pourvu qu’existe une réflexion sur ce sujet, et non seulement sur les cultures instituées. La dimension européenne me paraît importante dans ce débat. Pour 2008, la Commission européenne institue toute une année dédiée au dialogue interculturel. Banlieues d’Europe (www.banlieues-europe.com) s’inscrit pleinement dans cette démarche.

Une intervenante

Je viens de Sicile, qui constitue la banlieue des banlieues, y compris du point de vue intellectuel. Il existe plusieurs périphéries en Italie, et la Sicile présente la particularité d’avoir un statut autonome, comme la Vallée d’Aoste, qui lui confère une grande autonomie. Les questions culturelles relèvent notamment de la région, et le gouverneur dispose d’un pouvoir très important. Le modèle culturel dominant, en Italie d’une façon générale, est fourni par la télévision. De ce fait la population s’avère plastique, grand avantage pour les responsables politiques qui en tirent d’ailleurs largement profit, comme nous l’avons vu lors des échéances électorales récentes.

Serge TRAQUE

Je suis militant du mouvement sportif, pour le sport pour tous. Le sport constitue un bien commun qui peut apporter sa contribution à la culture. Il ne s’agit pas que de la compétition, d’un sous-produit du divertissement ou d’une affaire de professionnels. Le sport est aussi animé par des gens qui réfléchissent pour donner un sens à cette pratique. Nous avons néanmoins du mal à trouver notre place dans ce type de rencontre. De la même façon, lors des récentes explosions de violence dans les banlieues, nous n’avons hélas vu aucun représentant du monde du sport s’exprimer.

Sylvie VASSALO

Comment les échanges de langues, d’imaginaires et de cultures existent-ils à l’échelle internationale aujourd'hui ? Dans le cadre de l’organisation du Salon du Livre de Jeunesse en Seine-Saint-Denis, que je contribue à animer, nous avons invité le Brésil l’an dernier, et nous nous sommes rendu compte qu’il n’existait que neuf livres de jeunesse brésiliens traduits et disponibles en France, malgré une production de qualité très abondante. Cela nous a conduits à nous interroger sur la façon dont nous pouvions faire « monde », alors que la majeure partie de cette production était inconnue des jeunes présents en France. Cette question de domination se pose dans tous les domaines artistiques et culturels. Comment la percevez-vous, Odile Sankarra ?

Odile SANKARRA

J’ai participé à de nombreux ateliers de formation au théâtre, en France, et à chaque fois je m’étonnais du manque de culture des jeunes qui étaient devant moi, alors qu’ils disposaient de tous les outils nécessaires : les bibliothèques, les livres, Internet… Au Burkina-Faso, nous connaissons la France par cœur – certains diront « héritage colonial oblige ». Il est vrai que l’éducation, dans notre pays, est encore très fortement marquée par l’héritage occidental.

Il existe aussi des centres culturels français, un peu partout en Afrique, ce qui nous permet de recevoir les spectacles de grandes compagnies françaises lorsqu’elles sont en tournée. Nous avons cherché à tisser des liens, via ces centres culturels, notamment au travers de l’échange de formateurs ou en impulsant des collaborations entre artistes français et burkinabés. Cet échange fonctionne. Cela dit, la médiatisation présente le danger du mimétisme : la jeunesse tend à adopter la culture qu’on lui présente comme un « prêt-à-porter ». Là aussi, la politique a une responsabilité importante, car force est malheureusement de constater que nos élus ne font pas toujours preuve d’une grande volonté pour faire vivre et promouvoir notre modèle culturel, alors que la mondialisation tend à imposer un modèle uniforme.