Red del Foro de las Autoritades Locales de la Periferia

PARA METRÓPOLIS SOLIDARIAS
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Atelier 9 : Du local au global, l’engagement des jeunes, porteur d’identités et de changements ?

Participent à l’atelier :

Martin SABBATELLA, Maire de Moron, Métropole de Buenos Aires, Argentine ;

Fabien FABBRI, Maire adjoint de Gennevilliers, Métropole de Paris ;

Guy MILLERIOUX, Directeur de l’INFOP CEMEA ;

Christelle HAMEL, Sociologue, INED ;

Bertrand GALLET, Directeur général des Cités Unies  de France ;

Clémentine AUTAIN, Adjointe au Maire de Paris.

Modérateur : Jérôme BOUVIER, journaliste.

Fabien FABBRI

Nous n’avons pas attendu cet atelier pour que les questions des jeunes soient parties prenantes du FALP et de ses débats. Les jeunes traversent tout le programme du FALP, qu’il s’agisse des échanges sur la politique, sur la santé ou sur le logement. Ce n’est donc pas l’atelier « enfant » du FALP pour avoir une touche « jeunesse » dans ce rendez-vous des banlieues du monde. Mais il nous a semblé nécessaire d’échanger sur ces thématiques proprement dites vues à travers le prisme de l’engagement des jeunes dans nos villes. En effet, malheureusement trop souvent territoires de relégation, de concentration, et même d’apartheid spatial et urbain, nos villes sont confrontées à un véritable défi quant à la construction par les jeunes de leur identité, tant individuelle que collective et quant à leur participation active au devenir de nos villes. Dans une époque où les repères collectifs se sont brouillés, où les idéologies politiques voire l’engagement politique en tant que tel semblent dépassés, inadaptés, cette question se pose avec force.

Principaux acteurs du mouvement altermondialiste, de Porto Alegre à Gênes, les jeunes sont dans le même temps les principaux vecteurs d’une mondialisation capitaliste des marques, contribuant par exemple à ce que l’on s’identifie, de Gennevilliers à Tokyo, de Nanterre à Oslo, par ce que l’on porte ou ce que l’on écoute. Cette recherche contradictoire d’éléments structurants d’une identité en formation est de plus en plus marquée par la dimension internationale. Elle l’est également par la capacité ou non de nos collectivités à ouvrir visiblement et réellement des espaces de co-élaboration, de co-construction à nos jeunes concitoyens, au risque sinon de les reléguer nous aussi dans une posture de consommation et d’attente, dans un déni de confiance quant à leur aptitude à porter l’intérêt général et non seulement des attentes catégorielles. Cet enjeu vaut pour toute la jeunesse. Mais il se pose avec une acuité particulière dans nos villes de banlieue, des villes démographiquement plus jeunes, des villes plus métissées, des villes également malheureusement plus enfermées, physiquement et mentalement.

Je voudrais citer Mahmoud Darwich, poète palestinien. Dans une interview accordée il y a quelques jours, il déclarait : « L’identité n’est pas un héritage, mais une création. Elle nous crée et nous la créons constamment. Et nous ne la connaîtrons que demain. Mon identité est plurielle, diverse. » Cette posture-là, que nous partageons et tentons de faire vivre, change radicalement la manière de voir et de travailler. Si l’identité se construit jour après jour et ne s’hérite pas, alors toute stigmatisation d’une population en raison de ses origines, de son lieu d’habitation, de sa couleur de peau ou de la nature de son sexe, n’a pas de sens, comme n’a pas de sens la volonté de transformer la quête d’identité en enfermement communautaire. Ce ne sont pas les jeunes qui ont bafoué la République en novembre dernier; c’est une nouvelle fois la République qui a refusé de les accueillir. Ce n’est pas nouveau. Notre modèle a toujours été un modèle intégrateur qui ne voulait voir qu’une tête. Le vieux slogan de la marche de 1983, « La France est une mobylette, faut du mélange pour qu’elle avance », n’a pas été entendu, loin s’en faut. Nous pourrions même revenir plus loin à notre glorieuse Troisième République de la fin du XIXe siècle, qui a unifié la France par les instituteurs et la conscription, en obligeant chacun à abandonner sa langue maternelle et à apprendre l’histoire officielle pour parler et écrire français.

Les différences opposent-elles, enferment-elles ou au contraire permettent-elles d’apprendre les uns des autres et de se construire du commun ? C’est le défi que nous tentons de faire vivre à Gennevilliers, ville qui compte 64 % de logements sociaux et dont 27 % de la population, lors du dernier recensement, était de nationalité étrangère. Ce défi de « vivre ensemble » et pas côte-à-côte passe en permanence par une reconnaissance de chacun, tel qu’il est aujourd’hui, par une recherche de mélanges, par une recherche de tout ce qui est « inter » : interculturel, intergénérationnel, inter-quartiers, international.

Bien sûr, l’atelier d’hier a largement abordé la question de l’engagement et celle de la place des jeunes pour renouveler la politique. Mais quels liens entre cet engagement possible, souhaitable, nécessaire et la capacité à trouver sa place dans la prise de responsabilité locale ? Là aussi, nous avons envie de vous entendre et de parler ensemble. Car si ces liens sont réels, ils n’ont pour autant rien d’automatique, et les pouvoirs de proximité que représentent nos collectivités ont bien besoin de s’ouvrir à une participation plus forte et plus représentative de leur jeune population.

Jérôme BOUVIER

Monsieur Sabbatella, qu’est-ce qui pousse un jeune Argentin à mener campagne dans sa commune de banlieue ? Pouvez-vous par ailleurs nous présenter la commune de Moron dont vous êtes le maire ?

Martin SABBATELLA

Morón est une commune de l’agglomération de Buenos Aires. Elle se situe au centre d’un ensemble urbain, connu sous le nom de zone métropolitaine de Buenos Aires, qui se compose de la ville autonome de Buenos Aires et des 24 communes qui l’entourent.

La participation, l’implication active, l’engagement sont des notions incompatibles avec l’exclusion économique et politique, quelle que soit l’appartenance sociale.

Malgré la mobilisation des jeunes, ceux-ci ont tendance à se démotiver quand l’exclusion résulte de modèles culturels exaltant l’individualisme et la compétition, comme c’est le cas depuis plusieurs décennies de néo-libéralisme. La communauté de Morón, et nos jeunes encore moins, n’ont pas échappé à ce phénomène.

Dans ce même cadre culturel, on a incité les jeunes les plus exclus à la participation, seule solution alternative viable pour leur évolution et pour celle de leur communauté. Un discours intéressant mais dangereux, car sous un voile prétendument progressiste, le gouvernement favorisait l’exclusion, privait les jeunes de possibilités d’évolution. Notre souci, à l’inverse, est de bâtir une société plus juste, caractérisée par une meilleure qualité institutionnelle, mais aussi plus inclusive, équitable et solidaire. Il s’agit de vivre dans une société de citoyens où soient encouragés la participation, le rôle primordial du citoyen, sans que l’État ne se désintéresse de la croissance et de l’intégration.

Les indicateurs socioéconomiques relatifs à ma région sont très préoccupants : pourcentage élevé de jeunes sans emploi, désertion massive des établissements d’éducation (sûrement parce que les jeunes ont besoin de trouver des revenus), et une moitié de la population jeune pauvre ou indigente.

Une récente étude de la population jeune a mis en évidence un indice de participation très bas, les jeunes qui travaillent et étudient contribuant plus que les autres à cette statistique.

Cependant, cette situation critique a tendance à s’atténuer depuis quelque temps. Grâce à une croissance soutenue de notre économie, une certaine réactivation de l’emploi se dessine, ainsi qu’une réduction légère, mais non négligeable, des niveaux de pauvreté, même si d’énormes disparités sociales subsistent.

Comme vous le savez, l’Argentine subit non seulement une grave crise économique mais aussi, depuis une vingtaine d’années, une profonde dégradation institutionnelle, qui a sapé à la base un bon nombre des piliers de notre démocratie.

Par conséquent, je voudrais insister sur la nécessité d’allier participation active, inclusion et édification de la citoyenneté.

Nous, les jeunes, nous voulons participer, mais pas dans un but d’évolution individuelle, et pas seulement parce que nous voulons un avenir digne. Nous voulons participer parce que nous souhaitons un présent meilleur, et ne serait-ce que par respect envers tous ceux qui donnèrent leur vie pour une société plus juste et plus solidaire. Nous voulons participer, mais avant cela nous voulons croire. C’est pourquoi notre société doit retrouver des valeurs qui ont été ensevelies.

En plus de nous battre pour un monde qui offre plus de possibilités d’emploi, nous, les jeunes, nous voulons mettre nos forces au service de la paix, de la démocratie, du respect de la diversité, de la justice. C’est une tâche urgente, à laquelle nous devons tous nous atteler.

C’est selon cette logique que nous, à Morón, nous considérons le travail des jeunes. Une dynamique d’action conjointe dans laquelle l’État, les organisations et les jeunes devons travailler pour bâtir une société de droits. Bien entendu, avec la démarche, le regard, la perspective que lui imprimera la jeunesse, mais dans la conscience que nous faisons tous partie d’une société qui mérite un présent et un avenir meilleurs.

Pour cette raison, l’ensemble des actions entreprises avec la jeunesse, à partir de la jeunesse de Morón et pour elle, est marqué par cet engagement constant en faveur d’une inclusion sociale, politique et économique.

Dans le but de créer un espace de dialogue permanent avec les différentes organisations non gouvernementales de jeunesse, nous avons fondé l’Office de la jeunesse de Morón. Je citerai les trois principaux axes sur lesquels nous travaillons : emploi, prévention et implication de la jeunesse.

·      En matière d’emploi, nous développerons plusieurs politiques concernant la formation et l’orientation professionnelles, ainsi que le bénévolat, avec un programme d’emploi jeune, un service d’intermédiation avec les employeurs et plusieurs ateliers.

·      Nous favorisons l’inclusion à l’aide de politiques préventives destinées aux jeunes en conflit avec la loi, que nous intégrons au programme de prévention communautaire.

·      L’autre grand axe de travail de l’Office de la jeunesse concerne la participation des jeunes à différents espaces sociaux et politiques et à l’édification de la citoyenneté. Nous favorisons la constitution de la Table de concertation pour la jeunesse, qui réunira des représentants d’ONG, d’associations civiles, de centres communautaires de jeunes, et de centres d’étudiants, pour débattre de thèmes qui les concernent particulièrement.

Cette collaboration avec les jeunes est doublement précieuse. Pour les jeunes qu’elle transforme en acteurs de la conception et de l’application de politiques publiques, et pour l’État, dont les mesures gagnent en légitimité et en efficacité, car elles tiennent compte du point de vue des intéressés.

Pour conclure, je voudrais signaler que dans notre démocratie de proximité, nous avons de nouveaux rôles à endosser et de nouveaux défis à relever.

·      Le défi de promouvoir le développement de la collectivité, de construire des espaces de participation active citoyenne, propres à améliorer la qualité de nos démocraties.

·      Le défi de construire des villes de droits, qui se caractérisent par la participation et l’inclusion sociale.

Mais en tant que dirigeants, nous avons aussi à relever le défi de revaloriser la politique, en tant qu’outil de transformation, qui contribue à créer un sentiment d’appartenance. En définitive, la politique doit nous amener à nous repassionner pour l’idée que c’est possible, et que cela en vaut la peine.

Un film réalisé par des jeunes de Clichy-sous-Bois est projeté.

Clémentine AUTAIN

Les jeunes en France n’ont absolument pas bonne presse et sont victimes de clichés et de stéréotypes extrêmement lancinants et préoccupants. Ils sont des individualistes, qui ne boivent que du Coca-Cola, qui tiennent les cages en bas des tours, qui ont la Star Academy pour tout horizon culturel et la Techno Parade pour seule manifestation. Quelques éléments de chronologie montrent le mépris à l’égard des nouvelles générations. Au printemps 2005, face au mouvement de jeunes lycéens contre la loi Fillon, le gouvernement a non seulement été sourd, mais est allé beaucoup plus loin puisqu’il a envoyé les cars de CRS et a puni les jeunes en les envoyant dans les tribunaux avec des peines extrêmement sévères. Ce mouvement n’a pas davantage été pris au sérieux par les commentateurs.

Le ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, en visite en banlieue, a expliqué qu’il allait « nettoyer les quartiers au Kärcher », « débarrasser ces quartiers de la racaille », « éradiquer la gangrène » – des mots d’une violence inouïe dans la bouche d’un ministre d’Etat, qui est une provocation dont on ne mesure pas encore l’ampleur. Lorsque Ziad et Bouna sont morts électrocutés dans une centrale EDF, le ministre de l’Intérieur a donné des explications avant la justice. Il a expliqué que ces jeunes étaient en train d’échapper à un contrôle de police. Ce défi, sur un mode viril, qu’il a lancé aux jeunes a mis le feu aux poudres et les banlieues se sont alors embrasées. Là encore, on a dit que ce mouvement n’était pas politique. On a considéré que les jeunes n’étaient que des sauvageons qui n’avaient pas de modalités d’expression normale. La France entière a condamné ces révoltes et j’ai eu le sentiment à ce moment-là d’une situation totalement surréaliste. A ce moment-là, les jeunes se sont vus dans les médias. Enfin, on a parlé des banlieues. Enfin, la France et le monde entier regardaient ce qui se passait dans les banlieues. Je pense que les jeunes de banlieue ont alors eu à la fois une forme de jouissance à se voir dans l’écran, et dans le même temps, un certain nombre d’entre eux ne se sont pas reconnus dans l’image que les médias reflétaient.

Lors de tous ces évènements, les jeunes ont dit leur volonté d’être pris en considération. A chaque fois, la réponse politique s’est faite sur le même mode, celui de la répression et du rappel à l’ordre. Une société qui focalise toutes ses angoisses sur les jeunes et ne leur renvoie qu’un regard dépréciateur ne peut pas aller bien loin. C’est finalement le retour des classes dangereuses. On ne parle des jeunes que pour expliquer qu’ils sont des auteurs de délinquance. Les jeunes sont une menace et non une ressource dans cette société. Je note également des extrapolations tout à fait inquiétantes. On s’en prend notamment à leurs formes d’expression. Le rap a été pris comme un espace de stigmatisation au lendemain des révoltes dans les banlieues.

Nous assistons à une sorte de disparition de l’avenir qui est très inquiétante. Une société qui ne voit ses jeunes que sur un mode négatif n’arrive plus à se projeter dans l’avenir. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les mouvements révolutionnaires ont toujours été très attentifs aux nouvelles générations, car les jeunes expérimentent les formes sociales qui seront les évidences collectives de demain. Si nous ne sommes pas dans la curiosité et la bienveillance à l’égard des nouvelles générations, si nous ne savons pas dialoguer avec elles et essayer de co-élaborer des politiques publiques, nous n’avons absolument pas d’avenir.

On dit très souvent que les jeunes n’aiment pas la politique, qu’ils ne s’y intéressent pas. Anne Muxel a très bien montré qu’il y a un désir de politique chez les jeunes. Simplement, il ne s’exprime pas d’une manière traditionnelle, c'est-à-dire par un engagement dans les partis politiques. Par ailleurs, la place qui leur est faite dans les instances de démocratie participative est très faible. Il ne faut pas s’étonner que les jeunes aient un point de vue critique sur la politique, comme d’ailleurs l’ensemble de la société. Il faut se poser la question du sens. C’est cette question du sens que nous posent en réalité les jeunes. A quoi sert la politique ? Que peut encore la politique ? Dans quelle mesure est-elle capable de proposer un projet alternatif ? Je crois que ces questions sont posées par un nombre très important de jeunes, et notamment dans les banlieues. Si nous ne savons pas écouter ces formes de révolte, si nous ne savons pas accompagner les désirs de changement très importants qui existent chez les jeunes générations, c’est toute la société qui n’aura pas d’avenir. C’est une alternative politique qu’il nous faut promouvoir. A ce moment-là, les jeunes sauront reconnaître et seront probablement les premiers à battre le pavé et à s’engager dans les formes plus traditionnelles d’expression comme les partis politiques.

Un jeune du collectif La Rage du Peuple de Marseille

Je partage le constat dressé par Clémentine Autain, mais je ne suis pas d’accord avec sa conclusion. Je ne suis pas certain que tous ceux qui sont ici se rendent bien compte de l’odeur que le vent nous amène. Je ne suis pas certain qu’on ait saisi l’urgence. Nous avons l’ultralibéralisme en face de nous. Si nous répondons à ces logiques par les mêmes logiques, nous aurons les mêmes conséquences. Nous demandons tout simplement qu’on nous laisse faire. Nous demandons l’autonomie, la capacité à se fixer ses propres règles. Nous ne sommes pas des anarchistes dans le sens traditionnel du terme. Il faut des règles, mais il faut se les choisir soi-même. Nous ne voulons pas de hiérarchie, nous ne voulons pas de pyramide. Nous ne voulons plus de partis. Nous essayons d’être lucides. Nous sommes des utopistes pragmatiques. Les choses vont changer parce que cela n’est plus possible. Nous proposons une alternative. Laissez-nous faire. Nous menons peu à peu le travail de conscientisation politique.

Jérôme BOUVIER

Pouvez-vous donner un exemple de qu’on vous empêche de faire aujourd’hui ?

David GABRIEL

On nous empêche de voir un peu plus loin que demain. Nous souffrons d’une perte de la perspective et de l’avenir. Nous avons tous des origines diverses. Nous sommes le fruit du métissage. Or on nous empêche de vivre et d’exprimer ce métissage. D’ailleurs, à la table des intervenants, je ne vois pas ce métissage représenté.

Une jeune de Gennevilliers

J’aimerais savoir pourquoi, lorsqu’on parle des jeunes, on stigmatise les personnes d’origines maghrébine et africaine. Cela donne l’impression que ce sont seulement les maghrébins et les africains qui sont à l’origine de tous les problèmes posés par la jeunesse. Or ce n’est absolument le cas.

Jérôme BOUVIER

N’avez-vous pas l’impression que les jeunes eux-mêmes sont tentés de se protéger en se réfugiant dans leur communauté ?

Une jeune de Gennevilliers

Nous avons envie d’aller vers les autres, de nous mélanger. Mais on nous juge sur notre apparence et on nous inscrit dans des « cases ». Cela dit, je ne conteste pas non plus le fait que certaines personnes choisissent délibérément de faire barrage aux autres en se réfugiant dans leur communauté ou dans leur religion.

Anne-Laure, Gennevilliers

Je reviens sur l’intervention du jeune de Clichy-sous Bois. Je suis d’accord avec lui lorsqu’il dit que la politique semble ne pas ouvrir de perspectives pour les jeunes, notamment avec le gouvernement que nous avons au pouvoir. Cela dit, je pense que la voie politique a fonctionné. En effet, à court d’arguments, le gouvernement a envoyé les CRS en face des lycéens et des jeunes dans les banlieues. Or quand on emploie la force, c’est qu’on a perdu dans le débat politique. Effectivement, ce sont eux qui ont le pouvoir. Au final, ce sont eux qui décident. Mais nous pouvons retourner la situation. Je sais que dans les banlieues des jeunes se sont regroupés pour aller s’inscrire sur les listes électorales. J’espère qu’à l’issue des prochaines élections, nous n’aurons pas les mêmes gouvernants.

Je voudrais revenir au thème du débat, l’engagement porteur d’identités. Aujourd’hui, les jeunes dans le monde s’engagent sur des valeurs fortes. Ainsi, dès le premier jour des bombardements sur l’Irak, des millions de jeunes, partout dans le monde, sont descendus dans la rue pour défendre la paix dans le monde. Les jeunes s’engagent aussi pour la solidarité. Nous le constatons à travers toutes les associations d’aide humanitaire. Nous le voyons aussi à travers l’engagement des jeunes pour le peuple palestinien. Les jeunes s’engagent pour des valeurs telles que la paix, la solidarité, la fraternité.

Jérôme BOUVIER

J’ai l’impression qu’il existe une sorte de mépris vis-à-vis de l’engagement dans des associations sportives ou culturelles, par rapport à l’engagement dans l’humanitaire par exemple.

Une jeune de Gennevilliers

Je suis d’accord avec vous. Cela dit, pour moi, il est aussi important de s’engager dans une association de football et d’entraîner des jeunes que de s’engager dans une association humanitaire et d’aller livrer des préservatifs en Afrique. Ces deux engagements ont la même valeur.

Michel BOULANGER, Conseiller municipal de Bondy

Les propos d’un des jeunes de Clichy-sous-Bois interviewés dans le film m’ont interpellé. Il a dit : « Il y a des bons et des mauvais partout, et ceux qui essaient de faire quelque chose, on leur met beaucoup de bâtons dans les roues ». J’ai expérimenté ce phénomène. Lorsqu’en 2001, un certain nombre de grands frères d’une cité du nord de Bondy ont cherché d’autres personnes pour essayer de monter une liste citoyenne, nous avons été un certain nombre d’adultes et de jeunes à répondre à cet appel. En fait, leur envie de s’impliquer dans la vie politique venait du fait qu’ils avaient été écœurés par des promesses non tenues et souhaitaient prendre leurs affaires en main. Mais j’ai senti également le « racisme » en sens inverse vis-à-vis de nous, issus de quartiers plus favorisés. Certains jeunes de la cité doutaient de mon engagement parce que j’étais habillé en costume cravate, parce que j’étais différent d’eux. La reconnaissance doit donc aller dans les deux sens. Les jeunes expriment le besoin d’être reconnus. Ils font l’effort de venir ici et nous devons faire l’effort de les écouter.

Guy MILLERIOUX

Comme le disait le jeune de Marseille, il y a urgence. Je voudrais mettre en tension l’urgence politique avec la durée. Le jeune a dit : « On n’est plus dans la durée ». Or la question de l’éducation s’inscrit dans la durée. Elle postule de l’intergénérationnel. Il n’y a pas d’éducation spontanée. On est toujours dans une filiation. Je voudrais illustrer ce point par mon expérience personnelle de la Bande de Gaza. Vu d’ici, l’Intifada est perçue de manière positive. On salue le fait que des jeunes décident de retrouver de la dignité. Mais lorsqu’on est sur place et que l’on discute avec les éducateurs, les enseignants, les acteurs du monde associatif, ils nous disent que l’Intifada est une catastrophe parce que cela met le monde à l’envers. Le fait que des jeunes aillent tenir le symbole de la dignité reflète dans le même temps l’impuissance de leurs parents. Cette situation a des effets, notamment sur la construction du rapport d’autorité. L’éducatif s’inscrit donc dans la durée.

L’Institut de formation professionnelle CEMEA s’inscrit dans un mouvement d’éducation populaire. Son objet est d’éduquer le peuple, par le peuple et pour le peuple. A cet égard, le hip-hop est une pratique d’éducation populaire. Je suis aussi militant d’un mouvement d’éducation nouvelle. Celle-ci vise à créer des situations dans lesquelles le jeune prend conscience de tout ce qui le détermine, mais aussi de sa capacité à agir sur ce déterminisme. L’engagement éducatif produit de la dignité, de la reconnaissance, de l’utilité sociale. L’engagement est un processus qui s’accompagne. Le jeune qui s’engage a besoin de personnes autour de lui qui l’aident à expérimenter, à agir.

Jérôme BOUVIER

Christelle Hamel, pensez-vous qu’il y ait des spécificités culturelles dans le rapport des jeunes au politique ?

Christelle HAMEL

Je ne le pense pas. En revanche, je pense qu’il existe des spécificités liées à la situation sociale des jeunes issues de l’immigration. Pour eux, le rapport au politique ne peut pas être tout à fait identique à celui des autres jeunes dans la société française, dans la mesure où ils subissent des rapports de pouvoir qui ne sont pas communément partagés par l’ensemble de la jeunesse. Un jeune issu de l’immigration post-coloniale subit le racisme dans la société française. Cela induit un rapport au politique forcément différent. La spécificité culturelle peut naître de cette situation. La contreculture prend des formes différentes, et notamment celle du rap. Cette musique est essentiellement une musique des jeunes issus de l’immigration et non de toutes les jeunes.

Bertrand GALLET

Je voudrais revenir sur la coopération décentralisée, c'est-à-dire la capacité, pour les collectivités reconnues par la loi, à mener une action internationale. Des milliers et des milliers de coopérations de ce type ont été bâties dans tous les pays du monde. Curieusement, la carte des coopérations internationales des collectivités françaises recoupe, en partie pour des raisons linguistiques mais pas seulement, la carte de l’ancien empire colonial français. A leur origine, ces coopérations ont d’abord été liées au mouvement pour la paix. On peut citer par exemple les jumelages franco-allemands bien connus. Par la suite, ces coopérations ont reposé sur la notion d’aide au développement. Ainsi, aujourd’hui, des centaines et des centaines de coopérations concernent des pays comme le Sénégal, le Mali ou le Niger. La troisième phase, plus diffuse, a été la montée en puissance de l’autonomie locale dans le monde, c'est-à-dire la décentralisation.

Les accords de coopération ont alors visé à accompagner la construction de nouvelles compétences des collectivités locales. Ces coopérations reposent sur des valeurs centrales : la paix, le développement et la démocratie. En outre, les coopérations décentralisées sont politiques. Elles émanent de la volonté politique des élus, ce qui donne une couleur particulière aux coopérations françaises par rapport aux coopérations anglaises, allemandes ou américaines.

Cités Unies de France estime que la coopération décentralisée doit tendre vers des coopérations de territoires à territoires. Nous considérons qu’elle doit impliquer les écoles, les hôpitaux, les associations, toutes les forces vives d’un territoire. Cités Unies de France considère également que la politique internationale d’une collectivité doit d’abord et avant tout être locale.

Ces coopérations ont des conséquences positives pour les collectivités locales. Je pense notamment à la valorisation des jeunes issus de l’immigration d’anciennes colonies françaises. Un point intéressant est la confrontation des situations vécues par les jeunes. Par exemple, de jeunes Français se plaignent de ne pas avoir de maison de la culture ou d’équipements qu’ils jugent peu modernes. Lorsqu’ils reviennent de Mauritanie ou de Palestine, ils ont une vision beaucoup plus sereine et saine de ces questions. Un autre point intéressant est la question de la dignité. La prise en compte d’une culture, d’une origine et la valorisation de cette dignité sont un des objectifs principaux de ces échanges.

Un film réalisé par des jeunes de Gennevilliers est projeté. Il porte sur la question suivante : « Qu’est-ce qu’être français aujourd’hui ? ».

De la salle

Tout le monde incite les jeunes à aller voter. Mais pour qui voter ? Personne ne nous représente.

De la salle

Je fais partie du Conseil local de la jeunesse de Gennevilliers. Je pense qu’on a oublié dans le débat un paramètre très important qui est la place des médias. L’image des jeunes véhiculée par la télévision et les journaux est très éloignée de la réalité. Le jeune est trop souvent assimilé à celui qui brûle des voitures ou qui est délinquant. Il me semble que les médias ont une grande part de responsabilité dans l’absence d’engagement des jeunes. Aujourd’hui, nous ne nous sentons ni représentés, ni écoutés, ni entendus. Il existe un grand fossé entre d’une part les élites (les journalistes, les politiques, etc.) et la réalité des banlieues.

Je voudrais également parler du rôle de l’éducation. A mon sens, l’éducation est aujourd’hui à deux vitesses. Elle n’est pas la même pour tout le monde. Le modèle d’éducation français, qui était parmi les plus performants dans le passé, est en crise. Les élites tentent de garder le pouvoir en transmettant une culture et une éducation à leurs enfants, et laissent des « miettes » aux jeunes de banlieue. Ces derniers se retrouvent souvent dans une situation d’échec scolaire. Or on leur fait porter la responsabilité de leur échec, alors qu’on devrait sans doute s’interroger sur les raisons de cet échec et sur la qualité de l’enseignement qui leur est dispensé. Aujourd’hui, l’ascenseur social est bloqué. Nous éprouvons de plus en plus de difficultés à avancer et à nous construire une place dans la société. Nous sommes relégués dans une voie sans issue et on laisse aux autres le soin de parler pour nous, comme s’ils pouvaient comprendre ce que nous vivons.

Quand serons-nous enfin considérés comme des Français à part entière ?

Jérôme BOUVIER

Finalement, n’est-ce pas grâce à cet amendement stupide sur le rôle positif de la colonisation que prend enfin corps un débat sur le passé colonial ?

De la salle

Je suis d’accord. Malheureusement, on est obligé d’atteindre un point de non-retour pour enfin engager un débat. Cela dit, les médias ont eu tôt fait de ne plus parler de la colonisation et de passer à un autre sujet comme la grippe aviaire. De même, on a l’impression aujourd’hui que les émeutes dans les banlieues n’ont jamais existé. Les médias n’en parlent plus.

Clémentine, la Rage du Peuple de Nantes

Bertrand Gallet parlait des valeurs telles que la paix, le développement et la démocratie. Personnellement, je ne retiens comme valeur que celle de la paix. Le développement et la démocratie sont des mots totalement galvaudés. On les utilise à tort et à travers. A ce propos, je reviens du forum social de Bamako. Je vais peut-être choquer certaines personnes en disant cela, mais à mon sens, le plus gros problème de l’Afrique, c’est la France. Il faut arrêter de dire que l’Afrique est pauvre. L’Afrique est riche, mais c’est la France qui a la mainmise sur ses richesses. La colonisation n’est absolument pas terminée.

Clémentine AUTAIN

Il existe une difficulté à voir advenir dans le champ politique d’autres possibles. C’est sur cette alternative politique qu’il faut travailler ensemble. Je n’appelle pas à tel ou tel acte d’engagement particulier. Je pense en revanche que nous devons construire ensemble cette forme politique, dont les formes mêmes doivent être renouvelées. Nous sommes face à une crise profonde de représentativité politique dans notre pays. Les partis politiques sont malheureusement parties prenantes dans ce phénomène de reproduction des élites à l’identique. Il faut basculer cette tradition. Ce n’est que comme cela que nous parviendrons à produire des alternatives.

Jérôme BOUVIER

J’ai tout de même l’impression que l’appareil militant de gauche repose sur un modèle républicain d’intégration. Or aujourd’hui, il semble difficile de concilier la reconnaissance des revendications qui apparaissent et notre peur du communautarisme.

Clémentine AUTAIN

La question de la République doit être profondément repensée. La promesse républicaine de l’égalité des chances a échoué. Il faut donc repenser l’ensemble de l’équation pour que les diverses identités de la France soient en capacité de se retrouver dans un projet commun. Le communautarisme se fonde aujourd’hui autour des replis républicains. Si la République ne se remet pas en cause, alors le communautarisme a de beaux jours devant lui.

Fabien FABBRI

Plus que de reconstituer la République, il s’agit de la réinventer tous ensemble. La République d’aujourd’hui est allée au bout de ce qu’elle est capable d’apporter. Sa forme politique, qui est basée essentiellement sur la démocratie représentative, est à bout de souffle. Elle a besoin d’être réinventée. La question n’est pas de s’opposer et de prétendre à l’agora permanente. Le jeune de la Rage du Peuple disait : « laissez-nous faire ». Or nous ne pouvons pas être chacun comptable de l’intérêt général. Il y a besoin de trouver ensemble des formes d’élaboration de normes collectives. Aujourd’hui, les formes d’élaboration collective de la loi sont en échec. Elles ont besoin d’être bousculées et appropriées. La question n’est donc pas de s’y opposer, mais de s’y engouffrer. On ne peut pas laisser la politique aux autres. Cela reviendrait à laisser notre avenir aux autres.

Gilles, Bondy

Il faut que la France d’aujourd’hui accepte et soit fière de sa diversité. Malheureusement, on persiste à faire la distinction entre Français selon leurs origines. Il n’y a pas de Français d’origine maghrébine, africaine ou portugaise : nous sommes tous des Français.

De la salle

Je suis gennevilloise et membre du Conseil local de la jeunesse. Je voudrais recentrer le débat sur l’engagement des jeunes. Nous sommes tous d’accord pour dire qu’il existe deux catégories de jeunes : ceux qui s’investissent et ceux qui ne s’investissent pas. Je pense que ceux qui ne s’investissent pas ont, pour une part, peur de l’inconnu. Il arrive également que le jeune qui s’engage soit déçu. Il s’est investi, il a donné du temps et il peut se rend compte que tout ce qu’il a fait n’a servi à rien. Le jeune qui s’engage a parfois le sentiment qu’on ne lui accorde pas la crédibilité qu’il demande. On note d’ailleurs que de plus en plus de jeunes choisissent de s’expatrier. Nos institutions sont-elles prêtes à accueillir sincèrement ces jeunes qui en veulent ?

De la salle

Vous avez parlé de la mobilisation des jeunes. Comment voulez-vous qu’un jeune ait envie de s’engager, alors qu’il ne trouve pas d’emploi en raison de son origine, alors que ses parents ont subi toutes les discriminations et n’ont même pas le droit de vote ? Les jeunes sont tout simplement déçus. Ils ne croient plus en la politique.

De la salle

Mes parents sont nés au Maroc. Je pense qu’il faut arrêter de se « victimiser » et de tenir un discours passéiste comme celui que je viens d’entendre. Je me sens totalement français. Je ne suis pas frustré que les gens me renvoient l’image d’un Français d’origine marocaine. Aujourd’hui, nous avons les armes et les outils pour prendre notre place. Il ne s’agit pas d’attendre qu’on nous la donne. Nous n’avons pas à attendre qu’on nous donne une place à Sciences Po ou à l’ENA. Nous avons les armes intellectuelles pour aller la chercher.

Jérôme BOUVIER

Je voudrais demander à Martin Sabbatella quel est son regard sur le débat auquel il vient d’assister.

Martin SABBATELLA

La question de l’exclusion se pose aussi dans nos pays, mais par rapport à la pauvreté, à la marginalisation et non à l’immigration.

Je suis absolument convaincu de la nécessité de créer de nouveaux outils politiques, qui suscitent notre enthousiasme et nous permettent d’exprimer les besoins actuels. Ainsi, nous construirons une force politique nouvelle, d’où nous pourrons interpeller la société, en considérant que nous aussi, nous pouvons gouverner.

Pour ce qui est des jeunes, nous tentons de créer des outils permettant d’ouvrir des espaces de consensus, où toutes les organisations concernant les jeunes puissent s’asseoir autour d’une table de concertation.

Mais pour édifier une appartenance, encore faut-il recommencer à croire.

Briser la culture de la résignation et nous retrouver dans un projet commun, c’est la plus grande réussite que nous ayons réalisée, à Morón.

Le représentant de l’AFEV

L’AFEV est un réseau de 5 000 étudiants qui aident des enfants en difficulté. Les étudiants sont issus indifféremment de ZUP ou de quartiers favorisés. Ils sont de toutes origines. Pour nous, l’engagement est une évidence. J’ai entendu dire que les jeunes ne s’engageaient pas beaucoup. J’aimerais savoir quelle autre catégorie d’âge s’engage aujourd’hui plus que les jeunes. Il faut valoriser cet engagement des jeunes. Il faut également arrêter de croire que les jeunes font partie du problème. Au contraire, il est évident que les jeunes font partie de la solution.

Nous vivons dans un monde où la communication n’a jamais été aussi importante. Il est facile de savoir ce qui se passe à l’autre bout du monde. Mais le Sud n’a pas le monopole de la misère et des inégalités. Il est donc important d’agir aussi au niveau local. Les jeunes ont envie de s’engager près de chez eux parce qu’ils voient au quotidien les difficultés et les inégalités. Il est également important de souligner la dimension pragmatique de l’engagement et de la solidarité. Les jeunes ne veulent plus de promesses. Ils veulent du concret. Ils veulent être utiles. Ils préfèrent aider leurs voisins plutôt que de réfléchir à un nouveau monde pour demain.

Un film sur l’action de l’AFEV est projeté.