Manœuvres sur les marges
En novembre 2005, les périphéries se sont invitées dans notre actualité. L’espace de quelques jours, les marges ont imposé les termes du débat : lutte contre les discriminations, égalité républicaine, place des jeunes dans la société (…). Après la musique, le langage et les modes, les banlieues se sont plus violemment imposées au centre. Cette « mise en périphérie » a changé la donne. Afin de répondre aux enjeux posés, nous devons modifier notre regard sur les banlieues pour ouvrir un débat sur la ville qui dépasse les limites des « quartiers en crise ». C’est le sens de la démarche sensible engagée depuis des mois avec la mairie de Nanterre sur le rapport centre-périphérie et l’espace vécu des usagers qui s’est notamment traduit en février 2006 par un tour à pied de la périphérie parisienne en amont du Forum mondial des autorités locales de périphérie (FALP). Manœuvres sur les marges et marges de manœuvres.
Une approche globale de l’espace vécu
Au-delà des événements de juin 2005, notre démarche s’inscrit dans le cadre d’une réflexion engagée depuis de nombreuses années sur les périphéries, espaces d’enjeux centraux sur les grandes questions contemporaines, lieux de créativité et d’invention d’une nouvelle urbanité. Dans nos travaux de géographe et d’économiste, nous privilégions des processus interactifs d’exploration, de restitution et de débats. Le tour des périphéries, périple à pied de 10 jours autour de Paris s’inscrit dans une démarche globale d’exploration sensible des temps et des espaces périphériques imaginée avec la ville de Nanterre. Elle intègre notamment la traversée nocturne Paris-Nanterre, le suivi GPS et la cartographie de l’espace vécu d’un groupe d’habitants et usagers de Nanterre.
Constat de départ. Le projet est né de constats partagés : la situation tendue dans les périphéries, une réflexion sur la ville qui tourne en rond et s’enferme sur la question des « quartiers en crise » ; une approche monolithique de « la » banlieue, des clichés et des caricatures qui dressent des murs entre les quartiers, les individus et les groupes et une mauvaise prise en compte de la ville comme un espace d’usage. Nous avons souhaité dépasser les idées reçues sur « la » banlieue, tenter de renouveler l’approche et les propos, privilégier une approche sensible à des séries de statistiques, changer de regard et de point de vue sur les centres et les périphéries, les usagers et habitants de ces territoires. Au-delà des grands discours, nous sommes notamment convaincus que la ville s’éprouve plus qu’elle ne se prouve. Nous sommes toutes et tous au centre du monde. Question de point de vue. Au-delà de la mode, de la langue, de la culture, les marges peuvent devenir des cœurs.
Territoire d’investigation et protocole
Notre approche s’appuie sur les définitions géographiques du centre et de la périphérie CENTRE n.m. (lat.centrum, gr. Kentron, pointe). Point situé à égale distance (le rayon) de tous les points d’un cercle ou d’une sphère. PERIPHERIE n.f. (gr. Peripheria, circonférence). Ce qui s’étend sur le pourtour de quelque chose.
Projet. Il s’agit de rendre compte de la réalité des banlieues (unité/disparité, identité/éclatement, dynamique propre/exutoire...) à partir d’un trajet circulaire autour de la capitale dans la banlieue parisienne et d’interroger le rapport de ces territoires et de leurs habitants aux autres périphéries et au centre.
Parcours. Début février 2006, pendant une dizaine de jours de, nous avons pris le temps de la rencontre avec les habitants à la vitesse du pas à partir d’un tour des communes de la première couronne entre La Défense et Puteaux via Gennevilliers, Bobigny, Ivry, Paris et Issy-les-Moulineaux, persuadés que ce parcours permettrait de relire les tensions et les disparités entre ces territoires et d’identifier les futurs possibles.
►Départ Nanterre ► Colombes ► Argenteuil ► Gennevilliers ► Clichy-sur-Seine ► Saint-Denis ► Aubervilliers ► Bobigny ► Noisy-le-Sec ► Bondy ► Clichy-sous-Bois ► Rosny-sous-Bois ► Fontenay-sous-Bois ► Nogent-sur-Marne ► Champigny ► Saint-Maur ► Créteil ► Alfortville ► Vitry-sur-Seine ► Ivry-sur-Seine ► Le Kremlin-Bicêtre ► Gentilly ► Malakoff ► Vanves ► Issy-les-Moulineaux ► (Paris) ► Boulogne-Billancourt ► Meudon ► Suresnes ► Puteaux ►Arrivée Nanterre
Méthode. Nous avons croisé plusieurs approches : des rencontres et interviews sur le chemin dans les quartiers sous forme d’entretiens semi-directifs ; des rendez-vous avec élus ou responsables locaux (Ivry, Bondy, Saint-Denis…) ; quatre débats sur « la Citoyenneté » à Nanterre, « le développement économique » à Ivry, « les projets métropolitains » à Paris et « l’après-violences » à Clichy, ainsi des observations dans l’espace public.
Premier bilan
Chiffres. On peut tenter de dresser un premier bilan : 9 jours de marche, 150 kilomètres parcourus, 4 débats en soirée à Nanterre, Ivry, Clichy et Paris, 30 communes traversées, plus de 500 personnes interrogées, 4000 photos, 6 carnets remplis, Une première photographie partielle et partiale des périphéries. Mémoire pleine.
Clichés au départ. Avant le départ « on » nous avait prévenus nous imposant l’exposé d’une litanie sans appel : banlieue « triste », banlieue « banale », banlieue, « non-lieu », banlieue dans l’irrésistible attraction de Paris », banlieue « atone », banlieue symbole du « mal de vivre », banlieue « monolithique », banlieue « grise », banlieue « moche », banlieue « enclavée », RER « outil privilégié » de la mobilité, personnes « fermées », habitants « résignés », « Sale climat», « Insécurité » (…). N’en jetez plus !
Images contrastées à l’arrivée. Sans angélisme ni esprit de contradiction particulier, nous avons plutôt été sensibles à d’autres aspects : la grande diversité des banlieues ; les contrastes forts entre périphéries ; les différences importantes sur quelques dizaines de mètres ; les frontières qui persistent ou apparaissent avec le centre (le périphérique, le nouveau tramway, l’éclairage) ; des populations qui ne vont pas systématiquement à Paris et vivent sans toujours se soucier de la capitale ; l’importance grandissante des pôles d’attraction en périphérie ; 800 000 banlieusards qui vont tous les jours vers Paris mais 300 000 parisiens qui se dirigent vers les banlieues, 30 000 personnes au Marché de Saint-Denis ; des pôles culturels ou sportifs périphériques qui attirent les Parisiens (Macval, Stade de France, Théâtre des amandiers…) ; l’importance de la voiture comme outil de mobilité dans des territoires pas toujours aussi bien desservis et à des horaires adaptés ; l’attachement des personnes rencontrées aux lieux et la fierté du territoire (quartier, commune, département…) ; les appartenances multiples des habitants (du local à l’international) qui ne les enferment pas systématiquement dans la proximité ; les parcours de vie Province-Paris-Banlieue-Province avec Paris pour accélérer et la Province pour se reposer ; des banlieues vivantes et en chantiers ; des débats « citoyens » sur le vivre ensemble, l’urbanisme, les transports dans toutes les communes traversées ; des rythmes et des temps différents à prendre en compte dans la gestion de ces territoires : Le jour et la nuit, la semaine et le week-end ; le mélange des populations venues d’ailleurs ; une banlieue qui recèle des joyaux culturels et architecturaux (Ecole à Maisons-Alfort, Macval à Vitry/Seine, Chinagora entre Seine et Marne, Basilique de Saint-Denis…) ; des banlieues où il fait aussi bon vivre ; une banlieue parfois en technicolor (comme à Ivry notamment) ; des banlieues accueillante ; des sourires, des gueules et de belles rencontres ; une émotion permanente et de la vie. Jamais en dix jours sur le terrain nous n’avons rencontré la moindre hostilité. Bien au contraire, nos questions et notre démarche ont suscité intérêt et curiosité. En comparaison, les rues de Paris nous ont paru étonnamment fades.
Problèmes réels. Ne nous voilons pas la face. Les problèmes existent. Des frontières persistent ou se renforcent entre le centre et la périphérie : périphérique, nouveau tramway, éclairage, représentations mentales. Des problèmes de transport existent d’une banlieue à l’autre, en soirée. Dans de nombreuses communes comme Clichy, malheur à ceux qui n’ont n’a pas de véhicule. La dénonciation des inégalités est permanente dans le discours des jeunes et de leurs parents. La discrimination à l’embauche ou à l’entrée des discothèques est très très mal vécue et les preuves sans cesse mises en avant. On devrait également ajouter, deux mois à peine après les événements de novembre, l’impression d’un oubli rapide par les pouvoirs publics malgré l’émotion et les promesses.
Envies contrastées des habitants. Les besoins exprimés par les habitants pourraient parfois être perçus comme contradictoires alors qu’ils n’expriment que la complexité extrême de la situation : besoin de participer, envie d’être citoyen dans le quartier mais regard critique sur la démocratie participative ; besoin de centralité dans la commune mais envie de bouger plus loin ; attachement au quartier mais envie d’ailleurs pour soi (retraite ou carrière) ou pour ses enfants.
Conscience très forte des enjeux dans la population
Loin de subir les discours, loin des clichés où on les décrit désabusés et repliés sur les seuls tracas de la vie quotidienne, les citoyennes et citoyens rencontrés ont souvent fait preuve d’une grande conscience politique et d’une analyse pertinente et multiscalaires des enjeux. Premier constat partagé : les choses doivent être pensées à l’échelle de la région parisienne. Deuxième constat : l’impression que l’on veut parfois enfermer les habitants des banlieues dans la proximité à coût de gadgets sans assurer leur mobilité géographique, sociale ou professionnelle. Proposition avancée : l’envie d’un « grand Paris » comme il y a un « Grand Londres ». Dans l’imaginaire de ces habitants qui ne sont pas urbanistes, Londres apparaît comme un modèle. Dans de nombreuses communes (Saint-Denis, Ivry…) la population est persuadée que ce n’est qu’une question de calendrier mais que les choses sont déjà décidées : nous serons le XXIème arrondissement » de Paris.
Des élus démunis et timides. Les élus rencontrés nous ont souvent paru désemparés, démunis et seuls sur des questions essentielles comme le logement par exemple. Quoi faire quand on a des centaines de demandes de logements et à peine deux appartements à proposer ? La plupart d’entre eux se sentent abandonnés par un Etat qui se désengage.
En termes de coopération, le constat est sans appel : les élus de périphérie se connaissent encore peu hors des partis. Ils ont conscience que la coopération avec les autres communes est un plus, voudraient aller plus loin mais semblent tétanisés, dépassé par l’ampleur de la tâche ou accaparés par le quotidien. Certains d’entre eux se plaignent des rapports déséquilibrés à la ville centre mais oublient parfois d’associer les territoires plus éloignés à la réflexion centre-périphérie.
Impressions contrastées
Thématiques. Au fil des jours, des communes, des paysages traversés et des rencontres, des thématiques ont émergé qui ont fait l’objet de nos chroniques quotidiennes : frontières, salles d’attente, bulles, signes, interdictions, urgences, rêves et lignes de fuite, chantiers, mémoires, imaginaires, conflits, mobilités et… mémoire pleine.
Une première typologie. A partir de ce parcours, de nos observations, de nos rencontres et de nos échanges, nous avons proposé une première typologie contrastée de territoires traversés qui permette d’engager un débat :
Des plaques tectoniques ». Nous avons distingué trois grands ensembles :
• Plaque « Paris et les nouveaux arrondissements », Paris, Nanterre, Issy-Les-Moulineaux, Vanves, Montrouge (…). C’est le « Paris RATP » ;
• Plaque « 93 », Saint-Denis, Saint-Ouen, Clichy, Fontenay-Sous-Bois, Bondy. C’est « L’industrie qui s’efface » ;
• Plaque « la Marne vitrifiée », Joinville-le-Pont, Maisons-Alfort, Rosny-Sous-Bois. C’est « La démocratie du sommeil ».
Des zones sismiques de frottement. Entre ces plaques tectoniques, on peut distinguer des « zones sismiques » de frottement, de pression où peut se faire et se défaire l’articulation « centre-périphérie » : Les Quatre temps la défense, Châtelet les Halles, Macval, Théâtre des amandiers, Le T3 à Saint-Denis (…)
Les « périphéries dans la ville ». Au centre du centre, les banlieues ont pris possession de l’espace public qu’elles investissent et qu’elles intègrent à leur espace vécu. C’est notamment le cas de secteurs comme Châtelet, les Champs-Elysées, les Grands Boulevards (…)
Des « espaces insulaires ». Dans les périphéries émergent de loin en loin des îlots avec leurs fonctions spécifiques qui semblent déconnectés de leur environnement proche : Hôpital Charles Foix, Ile Saint Germain, Basilique Saint-Denis, Quartier point du jour à Boulogne, Chinagora (…)
Questionnements
Au-delà des premières impressions, des questions émergent qui doivent permettre de relire la relation centre-périphérie :
- La banlieue pour quoi faire ?
Elle ne sert visiblement plus pour l’industrie qui a souvent disparu. Elle n’est visiblement pas encore l’espace privilégié pour le tertiaire supérieur. Elle n’est pas devenu un lieu de vacances attractif même si nous avons vu apparaître des chambres d’hôtes. Est-elle encore l’exutoire pour certaines activités du centre (cimetière, malade, sommeil…) ? Une réserve de main d’œuvre bon marché ? Un espace privilégiés pour les activités nuisantes (incinération, épuration…) ? Un lieu de stockage (populations, matériel…) ? Le territoire d’un nouvel exotisme de proximité ?
- Faut-il vraiment vivre et travailler au quartier ?
- Ne vaut-il pas mieux privilégier la mobilité à l’échelle de la Région Ile-de-France ?
- Faut-il continuer à s’inscrire dans une dialectique centre-périphérie ?
- Faut-il chercher l’intégration des périphéries par la dynamique du centre ?
- Les périphéries ne doivent-elles pas plutôt définir leur propre stratégie ?
- Ne faut-il pas imaginer les conditions d’un co-développement ? Cela pose la question des territoires concernés, des acteurs impliqués, de l’échelle, de la gouvernance et des fonctions partagées.
Futurs possibles
Si on avait dû s’amuser à construire des scenarios pour demain, on aurait sans doute choisi des approches très contrastées pour provoquer et lancer le débat. On aurait distingué « les futurs possibles vus de Paris » et « les futurs possibles vus des périphéries » :
Futurs possible côté Paris.
Scenario 1. « Paris dans ses murs ». C’est le scenario du « repli » : « Le musée assiégé »,
« Paris insulaire » ;
Scenario 2. « Paris hors les murs ». C’est le scenario de « l’intégration des franges » : « Les
30 arrondissements », « L’extension du domaine de la lutte » ;
Scenario 3. « Paris île de France ». C’est le scenario de la ville région. « Le gouvernement
régional », « Le transfert impossible ».
Futurs possibles « côté périphéries »
Scenario 1. « Marges splendides ». C’est le scénario du « repli » sur la commune ;
Scénario 2. « Sauve qui peut ». C’est le scenario du « chacun pour soi ». Chaque
commune dialogue de son côté avec le centre ;
Scénario 2. « Couronne royale ». C’est le scenario « Ensemble on va plus loin ». Les
périphéries se fédèrent pour dialoguer avec le centre.
Une des sorties de crise possible réside sans doute dans une articulation fine des scenarios de « La ville région » et de « la couronne royale ». Le développement durable du centre et des périphéries passe par une redéfinition des outils et des échelles de gouvernance et une approche en termes de co-développement plutôt que d’intégration.
Les pistes de co-développement plutôt que l’intégration
Au-delà des mots, le co-développement est sans doute préférable à l’intégration des marges urbaines les plus proches (et les plus « rentables ») par le centre.
Une question d’échelle. L’échelle d’appréhension des grands enjeux est la Région parisienne. Dans leur recherche d’un partenariat avec le centre, les périphéries ne doivent pas oublier leurs propres marges. La première couronne doit insister pour que les communes de la seconde couronne soient déjà intégrées à la réflexion.
Une question de gouvernance et de citoyenneté. La bonne échelle de gouvernance sur les grands enjeux compte-tenu du repli de l’Etat est la région : c’est à cette échelle que doivent être imaginés, les politiques d’aménagement, de transport, et les outils adaptés (taxe professionnelle, marketing territorial, aménagement du territoire…) qui permettent les arbitrages et évitent les concurrences stériles. Par contre le bon niveau en terme de citoyenneté est sans doute infra-communal, à l’échelle de quartier de 15 000 à 20 000 habitants. Des maires de quartiers élus au suffrage universel après une campagne électorale de proximité à taille humaine pourraient vraiment s’engager au nom du territoire. Portés et reconnus par le territoire ils pourraient également participer aux réflexions et décisions à l’échelon du gouvernement régional. A l’instar de ce qui s’est passé en milieu rural, ils pourraient engager des politiques de développement local qui n’ont jamais pu démarrer dans les quartiers faute d’interlocuteurs légitimes à long terme. Pourquoi maintenir des communes de 50 habitants en milieu rural et accepter que des quartiers de 60 000 habitants n’aient toujours pas d’élu direct ?
Une question de projets concrets et de chantiers. Au delà des discours sur la complexité, les difficultés de la réforme on peut déjà travailler sur des projets, des lieux et des outils concrets. On peut s’intéresser à des projets symboliques, des interfaces centre-périphéries qui fonctionnent déjà plutôt bien et voir comment améliorer l’intégration : Saint-Denis (Grand Stade), Le Macval, La Faculté de Nanterre, Le Noctilien (…). Il est également possible de travailler sur d’autres projets symboliques pour lesquels on peut sans doute mieux faire en termes de co-développement et d’intégration à la bonne échelle : Les Halles, La Défense, Le Tramway des Maréchaux, Les Nuits blanches (…)
Une question de regard. Il faut passer de la dialectique centre-périphérie, des rapports dominant-dominé (voir la symbolique de la jetée à la Défense), à une approche polycentrique de la ville et de la région qui corresponde mieux aux besoins des habitants en terme de proximité mais aussi de mobilité.
Marges de manœuvre
Marge n.f. (lat. margo, marginis, bord). Espace blanc laissé autour d’une page imprimée ou écrite.
La pluie, le froid et les automobilistes n’ont finalement pas eu raison de notre projet. Nous nous sommes frayés un chemin entre frontières, salles d’attente, bulles, signes, lignes de fuite et chantiers. Nanterre-Nanterre via Les halles : la boucle est bouclée. Du « Café des deux communes » - « chez Nenette » - au « Café des deux palais », des cœurs aux périphéries, nous avons pu éprouver les points communs et les différences. Dans la diversité des banlieues, nous avons rencontré des gens d’ici et d’ailleurs fiers de leur quartier, de leur commune ou de leur département. Nous avons traversé des marges vivantes, croisé des chantiers et participé à des débats : périphéries mouvantes. Les marges peuvent devenir des cœurs !
On nous avait dit que « la banlieue était un concept géographique ». On s’est rendu compte que « la banlieue c’était surtout dans la tête ».
Un devoir d’innovation. Ces premiers éléments de réflexion partiels et partiaux permettent d’engager le débat et d’échapper au discours convenu et souvent stérile sur la complexité. Oui « la pauvreté est aussi au centre » ! Oui « certaines périphéries sont privilégiées » ! Ces constats ne nous exonèrent cependant pas d’un débat plus large sur le devenir des banlieues et du lancement d’actions précises autour de projets concrets. « La complexité est un mot problème et non un mot solution » avait déjà prévenu Edgar Morin. Les réflexions préalables ne nous exonèrent pas d’un devoir d’intervention et d’action. Les collectivités locales disposent déjà de marges de manœuvre en termes d’innovation institutionnelle et de coopération multiscalaire qu’elles pourraient expérimenter en région parisienne sur des lieux précis.
Un changement de regard. Au-delà des difficultés, une partie des problèmes réside dans les représentations mentales des différents acteurs, habitants et usagers de l’agglomération parisienne. Quelles que soient les pistes explorées, les porteurs devront changer de lunettes et chercher d’autres clés de lecture de la ville qui correspondent mieux aux réalités de la ville et de l’agglomération : une pulsation d’une heure autour de Paris plutôt qu’une entité administrative ; un système complexe d’éléments en interaction et pas un empilement d’activités sectorielles ; un système complexe d’horaires et pas un simple cadre spatial ; un labyrinthe à quatre dimensions et pas un simple espace plan ; une ville en mouvement, un système de flux ouvert, plus qu’un système de stocks figé ; un palimpseste et pas un corps sans histoire ; une entité en relation avec son environnement et pas une entité hors sol, une « exclave » ; le lieu de vie de tous les usagers (travailleurs, visiteurs, touristes…) et pas seulement le territoire des résidents et un espace-temps malléable pour le bien-être des habitants et des usagers.
Des principes. Les chantiers de coopération entre le centre et la périphérie doivent enfin s’ouvrir en région parisienne comme ils se sont ouverts dans la plupart des villes de Province. Malgré ses particularismes, cette région ne peut demeurer une exception, un archaïsme dans le système français. Les élus, technicien, chercheurs qui dans les prochains mois vont sans nul doute s’emparer de la question devront aborder la complexité des systèmes urbains avec en tête quelques principes essentiels : le droit à la ville en insistant particulièrement sur le droit à la mobilité ; la participation des habitants et des usagers ; l’égalité urbaine et le polycentrisme.
Avoir de la marge c’est « disposer d’une latitude suffisante pour agir ». Nous avons de la marge. A vous, à nous de jouer ! Les marges peuvent devenir des cœurs. Ici et maintenant.
Gérard PERREAU-BEZOUILLE
Je souhaiterais souligner l’immense plaisir de vous accueillir à Nanterre aujourd'hui. Un long chemin a été parcouru depuis le dernier Forum qui s’est tenu à Porto Alegre, au cours duquel j’avais dénoncé la monopolisation des débats par les représentants des grandes villes. Ainsi, un groupe de travail a été constitué pour créer le Forum des Autorités Locales de Périphérie.