Network of the World Forum for suburban Local Authorities

FOR METROPOLISES IN SOLIDARITY
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Conférence de clôture pour continuer :
« Périphéries, actrices pour un autre monde possible ? »

Des villes de périphérie prennent des initiatives. Comment les développer, les étendre à d’autres ? Comment poursuivre ensemble, villes et citoyens, réflexions et actions concrètes ?

Président : Patrick JARRY, maire de Nanterre

Participent à la conférence:

Gilbert ROGER, maire de Bondy – métropole de Paris – vice président du Conseil Général de Seine Saint Denis ;

Pedro CASTRO, maire de Getafe – métropole de Madrid – Espagne ;

Bernard JOUVE, Professeur à l’Ecole Nationale des Travaux Publics ;

Gilles RETIERE, maire de Rezé – métropole nantaise ;

Gérard PERREAU BEZOUILLE, maire adjoint de Nanterre ;

Edgardo BILSKY, secrétariat mondial de Cités et Gouvernements Locaux Unis ;

Jacques NIKONOFF, Président d’ATTAC.

Intervention du mouvement La Rage du Peuple

Un intervenant

Notre mouvement est né à l’initiative du forum social des banlieues. Nous souhaitons commencer par lire notre manifeste.

Lecture à plusieurs voix du manifeste de La Rage du Peuple

« Nous sommes la rage du peuple. Nous sommes une rage qui se développe dans les ruelles du monde. Nous sommes des jeunes de cœur et d’esprit, habités d’un désir de transformer notre condition. Nous sommes des citoyens qui en ont ras-le-bol de voir nos droits et notre liberté par une mondialisation qui nous incarcère dans une prison à ciel ouvert. Nous avons décidé de nous unir afin de pouvoir lutter humblement. Nous sommes un mouvement qui se diffuse de bouche à oreille, telle une rumeur qui circule dans nos vies. Nous sommes une unité indivisible qui traverse les siècles. Nous sommes un peuple libre, debout, le poing levé. Nous souhaitons développer la conscience et l’information libre et critique. Nous sommes des gens du peuple qui ne croient plus aux politiciens, mais nous voulons redonner du sens au mot politique. Parfois, nous nous sentons isolés, laissés pour compte et mis en marge de la société, exclus et non écoutés car nous ne rentrons pas dans le moule. Pourtant, nous sommes un réseau de citoyens du monde et nous échangeons nos idées, nos expériences et nos alternatives en dehors des partis politiques ou lobbys d’influence.

Nous venons d’horizons divers, de cultures différentes et métissées. Nous venons des ruelles sombres, des grandes tours, des ensembles dont l’horizon est composé de béton, sans espaces verts. Nous sommes méditerranéens, résidant dans les montagnes des Alpes. Nous venons de la Bretagne, nous parcourons le Tibet et les montagnes de l’Himalaya source du Gange. Nous venons d’Amérique du Sud, d’Argentine, pays des pekiteros. Nous venons des hauts plateaux éthiopiens, d’Afrique, des îles et des Caraïbes. Nous sommes issus de la terre qui nous accueille. Nous sommes les enfants de la nature, qui souffre et nous souffrons avec elle, qui crie et nous crions avec elle, qui se rebelle et nous nous rebellerons avec elle.

Alors, nous avons dit « basta » yeh ! Nous luttons contre les dictatures du capitalisme, le libéralisme, et le jeu des puissants. Nous combattons toutes les formes d’oppression de l’Homme et de son environnement. Nous dénonçons les manipulations et les conspirations. Nous ne voulons pas rester spectateurs d’un monde qui ne nous satisfait pas. Nous luttons contre les formes de pollution qui nous empoisonnent. Nous sommes contre le pouvoir inutile et destructeur de quelques uns et contre le malheur de tous. Nous sommes contre l’exclusion, la répression et la discrimination. Nous sommes contre la dictature et la démocratie des élites.

Nous sommes pour la conscience et l’éveil de nos frères et sœurs. Nous sommes pour l’auto-défense et pour la chute définitive du gouvernement. Nous voulons vivre libres. Nous sommes pour la survie de l’espèce humaine et des espèces vivantes. Tu crois qu’on est éternel ou bien on nous met des puces sous la peau. Nous sommes pour la paix et l’autogestion dans notre environnement. Nous sommes pour reprendre nos droits, pour la démocratie du pouvoir d’agir. Le pouvoir est au peuple et ne peut être confisqué. Nous sommes pour le changement de l’organisation du monde, inévitable, utopiste, pragmatique. Nous sommes pour la découverte de la richesse de chacun et la mise à profit de nos différentes qualités. Chacun d’entre nous a une étoile qui brille et tend à émerveiller le monde, pour toi Fathi. Nous sommes acteurs dans la transformation sociale. Nous agissons local et pensons global. Nous souhaitons apprendre humblement tout ce que peuvent nous transmettre les peuples du monde, leurs luttes, leurs traditions ancestrales et leurs vies : une nouvelle conscience mondiale. Nous sommes inscrits dans une lignée qui remonte à la nuit des temps et nous ne pouvons oublier, nous oublier. On ne peut pas oublier. On n’est pas les premiers à se battre. Nos esprits sont ouverts sur le monde, enrichis par chacun et conscients des luttes historiques, toujours là.

Nous investissons la place publique à travers les concerts, les médias libres, les espaces ouverts, les manifestations, les blocages des lieux symboliques. Nous allons vers un homme meilleur, réveillé, émancipé, responsabilisé, avec des relations humaines basées sur le partage, la confiance, la coopération, l’échange, la joie. Notre inspiration vient de nos enfants ; c’est notre force, notre confiance. Notre inspiration nous vient des révolutionnaires, zapatistes, sangaristes, guévaristes. Nous avançons vers plus de justice ; nous allons vers la concrétisation de nos utopies dans nos manières de vivre. Nous sommes sur un chemin et nous avançons libres. Nous allons vers une autonomie de chaque individu, pour un meilleur partage collectif. Nous allons vers une décroissance joyeuse de la consommation. Nous sommes la rage du peuple, une rage positive, fédératrice, porteuse d’espoir et de changement. »

Un intervenant

Le manifeste a été écrit à Marseille ; personne ne peut vraiment représenter la rage du peuple, seulement le peuple lui-même et le peuple c’est vous, c’est nous, c’est tout le monde.

L’idée du forum social des banlieues est née le 5 novembre 2005, 8 jours après le début des émeutes. Nous considérons ces dernières comme un point de départ. Elles résultent des conditions de vie déplorables des habitants. La révolte des quartiers populaires est un acte politique qui a de multiples significations selon le lieu où se sont déroulées les émeutes. Utiliser le feu pour brûler une voiture ou un bâtiment exprime qu’une flamme existe encore en chacun de nous. Il s’agit d’actes malheureux, qui témoignent cependant d’un réveil brutal face au désespoir. Certaines personnes ont réagi de manière citoyenne, par des actes ou des communiqués. Il s’agit du mouvement citoyen. Toutefois, aujourd'hui, peu de propositions ont émergé concrètement. La simple description des événements est insuffisante car novembre 2005 a des raisons et des racines profondes. Alors que l’état d’urgence a été instauré, rappelant que le colonialisme français n’est pas terminé, la société civile va devoir poursuivre un long travail pour « recoller les morceaux ».

Une intervenante

La loi de février 2005, qui a affirmé le rôle positif de la colonisation française, a été retirée sous les pressions. Elle montre que la France se complaît dans l’hypocrisie la plus complète à ce sujet. Elle a aussi le mérite d’avoir enclenché le début d’un débat, assez révolté, autour de la mémoire nationale française, qui est sélective. Il est temps de réveiller cet inconscient collectif de la vieille France, cette France pale endormie pendant des siècles par le matraquage de sa pseudo-supériorité. Le combat face à cet inconscient est très difficile. Il ne s’agit pas de culpabiliser mais d’inverser la tendance de cet inconscient collectif.

Ce sujet est plus ou moins directement lié au problème des banlieues. En effet, en comprenant, en acceptant et en intégrant la véritable histoire de la France, on peut comprendre l’histoire de la population immigrée ou issue de l’immigration, ou de la « décolonisation ». Par exemple, on n’évoque que les 12 dernières années d’une guerre d’Algérie qui a pourtant duré 130 ans. Il est également temps de renverser certaines icônes de la France, notamment le Général de Gaulle. Le tombeau des braves, au Fort de Vincennes, renferme des militaires élevés au rang de héros nationaux alors qu’ils seraient aujourd'hui considérés comme des criminels de guerre.

Un intervenant

La mondialisation économique occulte la véritable mondialisation, celle des individus qui se construisent avec une identité mondiale. Le mouvement qui se déroule, à l’échelle de l’individu, parmi la jeunesse mondiale, est unique. Aujourd'hui, on communique via Internet, qui nous permet d’être en contact autant avec le Zimbabwe qu’avec New York. Ce mouvement est profond ; il s’agit de la survie, au sens de Darwin, de l’être humain. Notre génération a pour rôle d’établir le bilan du passé et le constat de l’actualité. Aujourd'hui nous devons redonner un sens au terme de politique. Cette mondialisation s’enracine dans l’individu, en vue du collectif. Aristote définissait déjà le citoyen comme un individu en mesure de gouverner et d’être gouverné.

Nous demandons des modes de gouvernance alternatifs, des sociétés avec des institutions flexibles et l’autonomie, en s’inspirant de Castoriadis. La construction de nos institutions passe d’abord par la construction personnelle. Une véritable émancipation politique nécessite une émancipation de l’individu à l’intérieur de lui-même. La révolution se mène autant à l’intérieur qu’à l’extérieur.

Une intervenante

Nous souhaitons développer l’exemple de politique alternative, notamment chez les Zapatistes, dont nous vient une de nos inspirations. La communauté autonome des Zapatistes, appelée caracole, développe des pratiques autogérées au travers de l’accès à l’éducation, à la santé et à la culture par et pour le peuple du Chiapas. Les Zapatistes ont redonné un sens au terme de politique, en focalisant celle-ci sur l’être humain, à partir des besoins du peuple.

Nous essayons, ici, de développer théoriquement la démocratie participative, les Zapatistes la pratiquent déjà depuis plusieurs années. Leur politique est fondée sur « gouverner en obéissant », c'est-à-dire que le pouvoir de la communauté est horizontal et non vertical. Chacun prend part à la gouvernance, de manière rotative. Ainsi, les dynamiques innovatrices ne sont jamais stoppées, à l’inverse de tout germe de corruption qui pourrait naître. Les Zapatistes essaient d’appliquer le principe du Che « Ce n’est pas au système de fabriquer la société, mais c’est à la société de fabriquer le système qui lui correspond ». Officiellement, depuis le 1er janvier 2006, les Zapatistes font une tournée dans les campagnes du Mexique, dans le contexte des élections présidentielles du mois de juin. Ils partagent les acquis de leurs luttes avec celles des peuples qui vivent dans les campagnes, afin d’animer la conscience politique du peuple et de la jeunesse.

Gilles RETIERE

Rezé et l’agglomération nantaise

1.      La ville de Rezé

La ville de Rezé compte 37 000 habitants. Elle a été à l’origine de la constitution de l’association des villes de banlieue. Certains quartiers de la commune sont marqués par une forte présence d’habitat social et de familles modestes. Lorsqu’on veut être fort dans une agglomération, il faut d’abord être fort et clair à l’intérieur de la commune. Il est nécessaire qu’il y ait plus de solidarité à l’intérieur de chaque commune et de chaque quartier, et que le logement social soit mieux réparti, qu’il existe des lieux de mixité sociale et des lieux de rencontre dans tous les quartiers.

La ville de Rezé se compose de sept quartiers divers et variés mais ne compte pas de centre. Ainsi, nous disposons d’éléments de dialogue et de vie sociale à une échelle humaine, de 5 000 personnes. Nous avons constitué des outils pour organiser les échanges et la participation, comme le conseil consultatif de quartier, par exemple. Les bonnes relations tiennent avant tout à la volonté d’échanger, et de concrétiser des propositions. Les dispositifs ne font pas la bonne gouvernance. C’est pourquoi nous présentons des projets non aboutis, qui en sont encore à la phase de maturation pour les finaliser par le dialogue avec les habitants. Ainsi, à l’échelle de la commune, nous avons rassemblé l’ensemble des propositions issues des discussions, dans la maison des projets. En ce lieu se trouvent les projets en état de discussion, et tout un chacun peut participer à l’avancement des projets.

2.      L’agglomération nantaise

Il est possible de structurer les agglomérations de province, de telle sorte que la ville centre n’écrase pas tout. Les élus des communes périphériques peuvent engendrer une nouvelle façon de concevoir l’ensemble de l’agglomération. Il est possible de travailler dans des agglomérations qui représentent entre 500 000 et 1 million d’habitants. La tâche est plus difficile avec 10 millions d’habitants. L’agglomération nantaise compte 600 000 habitants. Après plusieurs années, je parviens à faire comprendre les bienfaits de la mixité sociale dans toutes les communes de l’agglomération. Ces progrès peuvent se traduire au travers de documents comme le programme local de l’habitat ou la révision des plans locaux d’urbanisme. Ainsi, les maires s’engagent et l’agglomération s’organise de manière nouvelle et complète, et non plus selon des politiques sectorielles.

Même s’il faut reconnaître que, pour l’heure, cette structure n’est pas plus démocratique, la communauté urbaine constitue une bonne solution pour gagner en solidarité et en cohérence. Par ailleurs, au mois de novembre, aucun incident n’a eu lieu à Rezé, qui compte pourtant des quartiers d’habitat social. J’ajoute qu’il n’y a ni police municipale, ni caméras vidéos à Rezé, mais seulement des médiateurs et du dialogue social.

3.      Les relations avec Villa el Salvador

Rezé est jumelée avec Villa El Salvador depuis plusieurs années. Nous avons coopéré avec cette ville en matière d’amélioration de la construction ou de traitement des eaux. Les deux villes nouent aussi un dialogue sur la forme de démocratie locale que nous observons au Pérou et en France. Le travail mené par les grandes villes d’Amérique latine sur le budget participatif nous intéresse, bien que nécessitant une transposition. Néanmoins ces dispositifs peuvent permettre à la population des villes françaises de mener des actions plus concrètes. Il nous faut continuer ce dialogue démocratique sur ce que nous pouvons faire à l’échelle de la planète. Pour ma part, je crois beaucoup au bénéfice des échanges entre les acteurs locaux. Je ne suis pas certains que les discussions menées par les grandes organisations ou les pays soient les plus profitables.

Pedro CASTRO

Effectivement, nous sommes le siège de la Charte européenne anti-ghetto.

Cependant, j’aimerais expliquer comment nous sommes arrivés à cette situation, comment était Getafe il y a vingt ans et comment elle est maintenant.

Getafe était une ville de l’agglomération de Madrid, une ville-dortoir comme bien d’autres, où il n’y avait pas de médecins, pas d’établissement du cycle secondaire et peu du primaire.

Une ville extrêmement jeune, produit de l’immigration intérieure et extérieure. Elle comptait 23 000 habitants il y a quarante ans, et 180 000 actuellement. Jadis, elle avait un fort potentiel industriel, qui a disparu avec l’ouverture et la démocratie. Quand ses industries se sont trouvées en concurrence avec celles de l’extérieur, elles se sont écroulées comme un château de cartes. La ville a alors connu le chômage, l’émigration, le chaos et les tensions sociales qui en découlent.

Actuellement, c’est la ville la plus industrielle d’Espagne, pour la superficie par habitant. Elle fabrique 70 % des composantes aéronautiques réalisées dans le pays et 60 % de l’informatique. Le taux de chômage y est de 0 %. Là où il n’y avait pas d’écoles, il existe deux universités, l’un des meilleurs hôpitaux d’Espagne et un conservatoire de musique, sans compter les musées et autres institutions importantes.

C’est pourquoi je voudrais expliquer, avec humilité, comment a été possible cette évolution sur vingt ans, qui a permis que 180 000 habitants deviennent 180 000 citoyens, dotés de droits.

Dès le départ, nous avons compris que le pouvoir ne nous appartenait pas, qu’il nous avait été confié par les citoyens. Tous les quatre ans, ils pouvaient voter pour nous ou non. C’est pourquoi nous devons faire notre maximum pour gérer au mieux ce pouvoir, en le partageant avec eux.

Un grand plan stratégique a donc été lancé, sur débat avec l’ensemble de la société structurée de Getafe : syndicats, partis politiques, associations de quartiers, mouvements éducatifs et culturels, en nous demandant ce que nous voulions être. Après de nombreux débats et beaucoup de réflexion, nous sommes arrivés à la conclusion que nous possédions un potentiel et que nous devions l’administrer : notre potentiel technique. Nous avions un savoir industriel car, même si les industries s’étaient effondrées, les professionnels étaient toujours là.

Nous nous sommes mis d’accord pour augmenter le niveau de participation, la qualité de vie, l’éducation sur les valeurs, et l’auto-estime de chacun des citoyens de Getafe. Et à partir de là, nous avons lancé un projet, visant à mettre les atouts de notre territoire au service de l’intérêt général.

Notre principal atout était le sol. En effet, tous les parcs technologiques qui ont été créés à Getafe, de mêmes que les universités, les établissement de santé ou d’éducation, et les centres culturels, ont été édifiés sur des terrains publics.

La mairie a fondé deux entreprises, une consacrée au bâtiment industriel et l’autre au logement. À partir de là, nous avons commencé à exproprier les terrains. De cette manière, c’étaient la mairie, la commune, les organes de représentation, majoritairement constitués par les citoyens, qui décidaient de la façon et du moment où ils étaient attribués à une entreprise. Cela se faisait en fonction de l’arrivée et sans jamais se soumettre au processus spéculatif qui aurait empêché, dans bien des cas, l’installation d’industries importantes, pour cause d’augmentation des coûts. La maîtrise des sols a donc constitué l’un des instruments essentiels de l’élimination des tensions sociales auxquelles nous avons à faire face.

Le deuxième instrument a été la formation des ressources humaines et l’adéquation de leurs compétences. Nous en sommes vite venus à la conclusion que les multinationales et les grandes entreprises ne s’intéressent en rien au lieu qu’elles occupent. Leur présence ne dépend que du système productif et des coûts. Mais il existe toutefois un facteur contribuant à les ancrer : c’est la qualification et la formation des ressources humaines. Compte tenu du fait qu’on peut délocaliser une entreprise mais pas des experts, nous avons parié sur la formation, en bouclant un cycle qui part du niveau le plus élémentaire, celui du simple travailleur manuel, à la qualification d’ingénieur aéronautique. C’est pourquoi nous avons fondé nos deux grandes universités et signé des accords avec des entreprises comme Airbus.

C’est ainsi que la maîtrise première et absolue du sol, puis celle de la qualification des ressources humaines ont été déterminantes pour le développement de la ville.

La troisième variable sur laquelle repose ce « miracle économique » est la capacité à rendre notre ville compétitive, pour qu’elle soit apte à relever les défis du XXIe siècle.

Nous sommes donc passés d’une zone industrielle désertique à une zone moderne, concurrentielle et formatrice de valeurs.

L’entreprise municipale de logement a pour objectif la construction de 80 % des logements à loyers limités et de 20 % à loyers libres.

À partir des plus-values procurées par les terrains, nous avons progressivement investi dans des équipements.

Pourquoi le taux élevé d’immigration n’a-t-il pas engendré de tensions sociales ?

Nous avons fait en sorte qu’il n’y ait pas de luttes pour le logement. Nous nous sommes efforcés de supprimer le chômage, ainsi que les délais d’attente dans les systèmes d’éducation ou de santé.

Une autre valeur importante que nous nous sommes fixée comme objectif a été un accroissement de l’auto-estime, en offrant des éléments de référence dans lesquels les immigrés puissent se retrouver (festivals, écrivains, sportifs…).

Enfin, le hasard nous a apporté un cadeau dont nous avons essayé de tirer parti : le football, qui joue un rôle d’agent de cohésion laïc. Le Getafe se trouve en première division et nous avons gagné contre Madrid. Voilà aussi de quoi être fier de vivre dans la périphérie sud.

Bernard JOUVE

Le projet d’une chaire UNESCO

En préambule, je souhaite réagir aux propos qui nous ont été adressés par les membres de La Rage du Peuple, que j’ai trouvé très pertinents. Leur intervention m’a conduit à me poser la question sur la périphérie comme élément constitutif de l’identité, qui est la vôtre. Plutôt que de fonder votre identité sur votre position géographique, je vous propose de vous identifier par rapport à la cause que vous défendez. Je souhaiterais plutôt vous appeler Forum des Autorités Locales Progressistes ou Humanistes. En effet, le cœur des interrogations du FALP porte sur la capacité d’une autorité locale à être le vecteur des grandes valeurs fondatrices des démocraties libérales. Il s’agit de la justice sociale, de la diversité et de la mixité, de l’environnement ou de la participation politique. Ces valeurs sont constitutives du contrat social qui lie la société civile au politique et elles ont été largement évoquées durant ce colloque.

Auparavant, ces valeurs étaient portées par les Etats-Nations. Depuis vingt ans, nous vivons un retournement dans la constitution de l’ordre politique national et même international. Nous observons la transformation de l’équilibre des pouvoirs entre les Etats-Nations, la société civile et les collectivités locales. De nouveaux acteurs émergent sur la scène internationale, revendiquant le droit à porter des attentes, auparavant monopolisés par les Etats-Nations. Néanmoins, je nous mets en garde contre la dérive du romantisme. En effet, ces valeurs sont classiquement associées à un registre progressiste de gauche. Or nous vivons une phase du capitalisme qui vise à instrumentaliser ces valeurs au profit de son propre agenda. Par exemple, le néo-conservatisme est né dans les banlieues des grandes villes Nord-américaines, où se concentre l’essentiel du pouvoir et de la richesse et la population blanche.

Je vous propose d’associer le FALP à un projet de chaire UNESCO qui est en train de germer et qui concerne la politique urbaine et de la citoyenneté. Cette initiative associe des universitaires et vise à accroître les échanges d’analyses et d’expériences entre pays développés et pays en développement, sur le lien entre la politique urbaine et l’exercice de la citoyenneté. Cette dernière se définit aussi comme la capacité de tous les acteurs de la société à prendre une part active à la fabrication d’un projet collectif. Dans ce processus de transformation de l’ordre politique, les autorités locales peuvent être très actives, et notamment les sociétés civiles locales.

La chaire UNESCO s’intéresse principalement aux thématiques suivantes :

·      la fabrique de la démocratie locale ;

·      les biens communs, c'est-à-dire les biens essentiels à la vie quotidienne des citoyens ;

·      la prise en compte de la diversité culturelle ;

·      l’habilitation, c'est-à-dire le transfert des capacités d’organisation de la sphère politique vers la société civile.

A partir de ces interrogations, il sera certainement possible, dans les années à venir, de nouer un débat fructueux entre vous et une sphère académique, qui est en train de se structurer à l’échelle internationale. Ainsi, la chaire UNESCO a organisé un réseau international de recherche, avec des universités situées dans des pays aux contextes politiques, culturels, sociaux et économiques complètement différents, mais qui sont tous interpellés par les quatre grandes thématiques auxquelles je vous propose de vous associer.

Gilbert ROGER

La ville de Bondy

Les citoyens qui habitent dans les périphéries des grandes métropoles ne souhaitent pas être seulement la variable d’ajustement des politiques de développement. Les Noirs de Cape Town ont été éloignés du centre ville et aucun transport en commun n’a été installé pour leur permettre d’aller travailler chez les Blancs. Puis, quand les riches ont considéré qu’il était plus intéressant de vivre à l’extérieur de la ville, ils ont envoyés les Noirs au centre ville et ont déménagé en grande banlieue. Nous ne voulons pas être la variable d’ajustement du bonheur d’un certain nombre. Nous devons aussi examiner comment coopérer au niveau des départements, en respectant les quartiers et les villes, pour faire émerger un fait identitaire, un fait d’unité, un fait de solidarité, par exemple autour d’un club de football.

Par ailleurs, nous devons ouvrir nos territoires sur le monde, ce que réalise le FALP. Nous ne pouvons pas nous contenter de résister à la société néolibérale. Il y a quelques mois, nous participions au Forum social de Caracas. Un ami du Costa Rica évoquait le problème du développement de l’artisanat autour du textile, alors que la population préférait acheter les vêtements modernes en provenance de la Chine. Les relations que nous entretenons au sein du FALP ou entre communes nous font sentir moins seuls dans nos luttes et nos observations.

En Seine Saint Denis, nous développons les achats éthiques. Nous exigeons de connaître l’origine du textile et son mode de fabrication. Nous nous assurons que nos constructions sont de haute qualité environnementale. Nous refusons les achats d’aliments qui contiennent des OGM, par exemple dans les cantines scolaires. Si ces démarches semblent naturelles aujourd'hui, on nous reprochait de perturber le marché il y a encore cinq ans. La qualité des relations humaines doit changer. Notre rassemblement est le prémisse d’une société qui se construit d’un point de vue différent.

Nous devons aussi éviter la pente naturelle entre la périphérie et la métropole. Nous préférons la concentration. Or la localisation en centre ville du théâtre, du palais des sports, du stadium et de l’ensemble des pouvoirs politiques et économiques engendre une périphérie de la ville. Nous devons prendre garde à ce que les réseaux de transports ne soient pas toujours concentriques vers le centre, mais permettent aussi, par des radiales, des déplacements plus libres et diversifiés. Une personne me faisait remarquer qu’un aller-retour entre Bondy et Nanterre coûte plus de neuf euros. Ce prix est un obstacle aux déplacements. Pour ma part, j’entre dans ce théâtre pour la première fois en 52 ans. Dans ma commune, j’ai fait en sorte que le palais des sports se trouve dans les quartiers les plus populaires, pour qu’on se rende dans ces quartiers pour pratiquer le sport.

Edgardo BILSKY

Le FALP et CGLU

Le congrès fondateur de CGLU a eu lieu en mai 2004, à Paris. La nouvelle organisation mondiale est présente aujourd'hui dans 120 pays. Elle regroupe les associations de pouvoirs locaux de ce pays et plus de 1000 villes membres individuels. A travers CGLU, les pouvoirs locaux du monde défendent les valeurs de la démocratie et de l’autonomie locale, de la solidarité et de la coopération décentralisée, ainsi que leur rôle dans la gouvernance mondiale.

La contribution des villes à la gouvernance mondiale est essentielle : c’est au niveau local que les Objectifs du Millénaire - réduire la pauvreté, faciliter l’accès au logement, à l’éducation, à la santé et aux services essentiels- doivent se concrétiser. Nous avons pertinemment signalé que sans une participation active des villes, les Etats ne pourront pas atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés, notamment celui visant à réduire la pauvreté dans le monde d’ici à 2015. Dans notre organisation, deux grands réseaux travaillent sur le thème des métropoles, le FALP et Métropolis, qui regroupe 80 des plus grandes métropoles du monde. Nous devons encore renforcer le dialogue entre le « centre » et la périphérie des Métropoles.

Au cours de ce colloque, il a beaucoup été question des tensions entre le centre et la périphérie, bien que le concept de métropole soit très divers. La croissance des métropoles crée de nouvelles formes de segmentations, des fractures ou des hiérarchisations, mais la notion de centre/périphérie n’est pas la même en Europe et dans d’autres régions du monde. Par exemple, en Asie, la notion de centre n’est pas toujours pertinente. Tout en respectant le message politique que vous envoyez en utilisant le terme de villes de la périphérie, il convient de travailler à la définition même de votre réseau.

Le problème du partage du pouvoir a été au centre de vos discussions. CCLU est un espace privilégié pour développer le dialogue nécessaire sur les modalités de la gouvernance urbaine, sur la solidarité et les relations entre pouvoirs locaux nécessaires au développement des grandes métropoles. Dans ce domaine, les élus locaux doivent se servir de CGLU pour faire émerger ou évoluer les formes de la gouvernance urbaine, pour renforcer la représentation démocratique des citoyens. Ce débat doit être développé entre Métropolis et le FALP.

Il convient également de mener un travail pédagogique entre les élus locaux afin de faire évoluer les questions de distribution de ressources et de fiscalité locale. Il s’agit aussi d’utiliser CGLU pour développer ce débat entre élus locaux, Etats et décideurs économiques. La gouvernance urbaine requiert une redistribution de moyens entre les territoires. Ensemble nous pouvons faire pression sur les Etats en vue de renforcer les moyens disponibles pour le développement des villes.

Vos réflexions ont aussi porté sur la relation entre les pouvoirs locaux et nos communautés. La question des droits de l’homme dans nos villes a déjà été un des thèmes de débat du Congrès fondateur de CGLU. Il convient de faire en sorte que la Charte européenne des droits de l’homme dans les villes devienne véritablement internationale. J’attire votre attention sur les initiatives de l’UNESCO dans ce domaine. Nous serons plus forts si nous unissons nos efforts, par exemple autour de la Charte européenne des droits de l’homme dans les villes. Nous avons aussi besoin de collaboration autour du respect des différences culturelles et de la construction de la paix au niveau international.

Ensemble nous pouvons faire évoluer les institutions internationales, pour contribuer à la réforme du système. Les grandes métropoles ont un rôle important à jouer dans cette action internationale. Nous espérons que le travail du FALP contribue à enrichir le débat au sein de CGLU et à renforcer l’organisation mondiale

Jacques NIKONOFF   

Un devoir de vérité

J’interviens au titre de militant altermondialiste d’ATTAC et au titre d’individu périphérique, ayant vécu durant vingt-trois ans à la Courneuve, dans la cité des 4 000 logements.

La question principale est la question libérale. Elle a été évoquée à l’instant par le RDP (La Rage du Peuple), association qui présente la mondialisation comme une nouvelle colonisation. En effet, tel est le cas. La mondialisation correspond à une tentative de colonisation par le capitalisme anglo-saxon. Le libéralisme et la mondialisation se confondent. La mondialisation est une stratégie politique qui vise notamment à réorganiser le travail à l’échelle mondiale. Par contrecoup, la question principale est celle du chômage et de la précarité.

Il convient de distinguer le non-emploi, le sous-emploi et le mal-emploi. Le non-emploi correspond au chômage brutal. Le sous-emploi est la précarité organisée, dont atteste par exemple actuellement le Contrat première embauche (CPE). Les villes de périphérie subissent le chômage davantage que les autres et elles seront présentes lors des manifestations du 7 mars. Par ailleurs, il existe le mal-emploi, avec la souffrance au travail qui explose dans de nombreuses entreprises. La question de l’emploi et de la précarité est essentielle car c’est en son cœur que se construit le nouveau pouvoir des élites mondialisées, c'est-à-dire les firmes multinationales.

Il faut dire la vérité aux jeunes : avec les politiques libérales, ils n’auront jamais d’emploi. La croissance économique n’aura jamais d’impacts significatifs sur l’emploi des jeunes peu ou non qualifiés. En effet, la question de l’emploi n’est pas économique mais politique, ce qui signifie qu’existent des solutions politiques. Paradoxalement, cette prise de conscience est source d’espoir. Il faut re-politiser la société. Tous les problèmes nécessitent d’abord de répondre au problème de l’emploi.

Je vous propose les cinq pistes de réflexion suivantes :

·      Continuer à politiser le débat et la population

Il convient tout d’abord de faire comprendre les causes politiques du chômage. Il s’agit aussi de s’interroger sur le rôle des collectivités locales vis-à-vis des privatisations.

·      Rejeter la concurrence entre les territoires

Les politiques libérales essaient de transformer les collectivités publiques en marchandises. La concurrence se développe à travers le dumping fiscal, alors que les villes devraient coopérer. Dans le cas contraire, les élus vont devenir des VRP.

·      Promouvoir les services publics

Il convient de défendre les services publics mais aussi d’en créer de nouveaux. Des besoins restent effectivement sans réponse, comme dans le domaine du logement, de l’environnement, de l’eau, de la petite enfance ou de la jeunesse. Les collectivités locales peuvent se regrouper afin de créer des services publics à l’échelle intercommunale.

·      Dénoncer la fin du travail

Le travail répond à des besoins. Or il existe des besoins immenses de qualité de la vie, dans les villes de périphérie. C’est pour répondre à ces besoins qu’il faut créer des emplois, et non simplement pour fabriquer des objets que l’on va accumuler incessamment.

·      Développer les alliances entre habitants, associations, élus et syndicats

Ces alliances nouvelles peuvent prendre la forme des forums sociaux, qui se sont beaucoup développés aux niveaux local, continental et mondial. Il s’agirait aussi de créer un forum social national qui, curieusement, n’existe pas en France, contrairement à ce qui prévaut dans d’autres pays. Il s’agit aussi d’un axe permettant de faire entendre la voix des villes de périphérie.

Les événements de novembre 2005 dans les banlieues françaises rendent la re-politisation plus que jamais nécessaire. Peut-être nous dirigeons-nous vers un réseau de collectivités publiques altermondialistes, qui entreront en tant que telles dans le mouvement altermondialiste.