Réseau du Forum mondial des
Autorités Locales de Périphéries

POUR DES MÉTROPOLES SOLIDAIRES
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Conférence plénière 1:
Face aux exclusions sociales, aux violences : l’engagement des périphéries pour des droits pour tous et des métropoles solidaires

Les relations sociales dans les métropoles reflètent les conséquences humaines, économiques et territoriales des logiques actuelles de la mondialisation. Confrontées aux tendances d’exclusion et de relégation sociale et spatiale, nombre de villes de périphéries refusent le fatalisme, prennent part au débat, agissent pour l’inclusion sociale, pour une métropole pour tous, parfois de manière innovante en termes de démocratie, d’accès aux droits.

Participent à la conférence:

Patrick BRAOUEZEC, Président de la communauté d’agglomération, Plaine Commune – Métropole de Paris ;

Jaime ZEA : Maire de Villa El Salvador – Métropole de Lima – Pérou ;

Fatima KONTE DOUMBIA : Maire de Bamako 1 et Secrétaire Générale de l’Association des municipalités du Mali ;

Estrella NIETO GARCIA : Rivas Vaciamadrid – Métropole de Madrid – Espagne ;

Ana Teresa VINCENTE : Maire de Pamela, Présidente de l’Association des Maires du District de Setubal – Métropole de Lisbonne – Portugal ;

Jaume SAURA, Président de l’Institut des Droits de l’Homme de Catalogne, Charte européenne des droits de l’homme dans la ville ;

Hervé VIEILLARD BARRON, Directeur du Comité Scientifique de « Profession Banlieue » ;

Le collectif AC LEFEU.

Modérateur : Stela FARIAS ; ancienne maire d’Alvorada – Brésil

Jaume SAURA

Les sociétés démocratiques contemporaines reconnaissent la légitimité universelle des droits, fondés sur la dignité humaine, qui impliquent l’égalité et l’individualité des personnes.

Les différents niveaux de l’administration publique doivent garantir et protéger ces droits. L’administration centrale a été, jusqu’à présent, la seule garante d’engagements internationaux, en appliquant (ou non) les droits fondamentaux par la voie de la Constitution et des garanties juridiques, du Tribunal constitutionnel aux tribunaux chargés d’appliquer l’ordre juridique.

L’administration, à ses différents niveaux territoriaux et sectoriels, a une fonction à remplir en matière de droits humains. Ce principe se reflète dans l’adoption, par plusieurs municipalités européennes à Saint-Denis le 18 mai 2000, d’une Charte européenne des droits de l’homme dans la ville.

La responsabilité solidaire de l’administration locale implique un engagement spécifique à définir les droits citoyens que l’autorité locale devra respecter.

La Charte est un engagement politique, une obligation à laquelle se soumettent ses signataires, car il s’agit d’une convention inter-administrative transnationale, bien qu’un grand nombre de ses dispositions s’expriment sous forme d’intentions, de programmes, par l’emploi de verbes tels que « encourager », « essayer », etc. Cela ne suppose pas pour autant un amenuisement lors de leur traduction juridique, quand le texte de la Charte sera intégré à la réglementation locale, sur approbation du Conseil municipal.

Les droits énoncés dans la Charte s’appliquent à toute municipalité, quelles que soient sa taille et sa nature « centrale » ou « périphérique ». Il s’agit, par exemple, de droits civiques tels que celui d’association, reflété dans l’accès à des « espaces » de réunion. Également d’une grande valeur : le droit de suffrage actif et passif pour les étrangers résidant dans la ville. Dans aucun pays européen, la décision d’accorder ce droit ne relève de l’administration municipale. Mais les autorités locales peuvent le solliciter auprès du pouvoir central, comme cela s’est produit à Nuremberg (IVe Conférence sur les Droits de l’homme dans la Ville, 2004).

La Charte porte principalement sur les droits économiques, sociaux, culturels et environnementaux, importants pour les communes périphériques.

La Charte, comme base à une politique de nature sociale, inclut des droits classiques, comme le droit au travail, à l’éducation, à la culture et à la santé. Et, surtout, elle rassemble des droits nouvellement énoncés, ainsi que les engagements spécifiques qu’ils supposent de la part des municipalités signataires :

·      droit à l’environnement, autour de questions telles que, par exemple, la pollution sonore, le recyclage et les espaces verts ;

·      droit à un logement digne, salubre et sécurisé, avec une intervention sur le marché afin d’offrir un toit à chacun ;

·      droit à un urbanisme harmonieux et durable, avec la participation des citoyens au développement urbanistique ;

·      droit à la circulation et à la tranquillité, concernant notamment la circulation routière, les transports publics, la limitation des bruits et vibrations, etc.

Il convient de revendiquer, de même, d’autres droits de proximité :

·      droit à la résidence, là où l’individu entretient les relations sociales les plus significatives ;

·      droit à l’espace public, sans lieux fermés ;

·      droit à l’identité collective, propre à faciliter la cohésion socioculturelle des communautés ;

·      droit d’habiter non pas dans une ville marginale, mais dans une zone urbaine de qualité ;

·      droit à une gouvernance métropolitaine ou pluri-municipale, de proximité, pour améliorer l’efficacité de la gestion publique.

En définitive, un droit à la ville est en train d’émerger. Il est énoncé à l’article 1 de la Charte et implique l’accomplissement politique, social, économique, culturel et écologique de chaque personne : le droit à la qualité de vie citoyenne.

Ana Teresa VICENTE

Nous vivons des temps complexes, de conflictualité et de doute, dans une époque marquée par l’incertitude et les évolutions rapides, dans un monde qui devient à la fois plus petit et plus interactif, où l’importance des médias ne cesse de croître et dans lequel s’impose l’ouverture d’un espace pour la pensée stratégique. Les autorités locales ne pouvaient pas et ne sont pas restées en dehors de cette tendance. La planification stratégique ne correspond pas uniquement à une position défensive ou à un besoin d’adaptation à ce monde, qui évolue rapidement : au contraire, elle reflète une vision offensive et ambitieuse, nous permettant d’identifier un ensemble cohérent d’actions indispensables pour la requalification de la base économique et de la base sociale de nos villes et de nos régions.

La planification stratégique est un des principaux outils du développement territorial, l’une des caractéristiques les plus intéressantes de cet outil étant justement le fait que chaque territoire peut adapter ses caractéristiques, ses besoins, ses possibilités particulières, le résultat de chaque processus étant un plan unique et non reproductible dans un autre contexte. Le cas concret de planification stratégique, en tant que processus participatif et dont je vais vous parler ici aujourd’hui, a pour cadre notre région, la région de Setúbal, sur la rive sud de la grande aire métropolitaine de Lisbonne et concerne une réalité qu’il était nécessaire de comprendre et de transformer, en agissant sur ses conditions économiques et de développement et pas seulement sur les conséquences ou les manifestations qui en découlaient, comme la désagrégation sociale, le chômage, la dégradation environnementale, le déclin économique, la spéculation immobilière entre autres manifestations.

L’élaboration de notre plan stratégique est un projet global pour la région, et nous a permis de formuler des objectifs prioritaires. Les objectifs centraux de notre plan visent à réduire et à éliminer la distance qui sépare, encore aujourd’hui, la région de Setúbal des indicateurs de développement de l’ensemble de l’aire métropolitaine de Lisbonne, en faisant de la région de Setúbal une région plus compétitive, avec une plus grande capacité de croissance endogène et moins soumise aux énormes sacrifices qu’elle a endurés dans le passé dans des périodes de récession. Parmi les cinq grands objectifs ont été définis quatre axes stratégiques que vous pourrez retrouver sur notre site : www.pedps.com. Les axes stratégiques sont : 1- la promotion de la qualité du territoire régional ; 2- la promotion de la cohésion du tissu social de la péninsule ; 3- le renfort de la capacité du tissu d’entreprises ; 4- le renfort du système régional de connaissance.

Notre plan constitue un document vivant, un processus suivi en permanence et qui sert également de base stratégique à l’intervention de tous les acteurs de la région. Le futur sera celui que les acteurs qui ont participé à ce processus voudront, les acteurs politiques, sociaux, économiques, culturels. Mais le grand défi qui se présente à nous, et telle est la grande question, est de réussir à obtenir la participation individuelle des citoyens en les motivant pour participer à la discussion des problèmes, en pariant sur la mise en valeur et la promotion des ressources humaines comme source fondamentale du processus de développement, et bien sûr du renforcement de la citoyenneté.

Jaime ZEA

La vague migratoire survenue des années 1920 au années 1960, de l’intérieur du pays vers la capitale, Lima, est à l’origine de la formation de nouveaux quartiers dans ce qui, historiquement, était connu sous le nom de « damier de Pizarro ». Cette intégration qui, au début, s’effectue de façon planifiée, devient désordonnée dans les années 60. Des quartiers populaires commencent à croître sur des terrains en friche, des installations sauvages surviennent sur des terrains de la périphérie de Lima. C’est ainsi que naît Villa El Salvador.

Fin avril 1971, un groupe de familles sans logis, qui s’abritaient dans des taudis, s’approprie des terrains. Au début, ces personnes sont environ 400, mais leur nombre augmente pour atteindre 3 000. Leur installation entraîne des affrontements avec la police, qui se soldent par la mort d’un des occupants, Edilberto Ramos, puis par l’arrestation d’un évêque venu célébrer une messe sur les lieux du décès. Le gouvernement militaire alors au pouvoir, cherchant à apaiser une opinion publique choquée par ces évènements, se voit obligé de reloger les gens dans une zone désertique. Voilà comment a émergé Villa El Salvador, il y a 35 ans.

Par la suite, nos parents, qui étaient jeunes à l’époque, nous apprirent qu’ils n’avaient pu construire une ville au milieu des sables qu’en respectant quatre principes :

·      organisation ;

·      planification ;

·      solidarité ;

·      participation.

Ces quatre principes sont toujours aussi valables, avec quelques adaptations à l’évolution des temps. Le travail organisé, planifié et faisant appel à la participation de tous a permis d’instaurer des liens de solidarité très intenses et profonds, grâce auxquels il est possible de relever de considérables défis. À ce propos, nos pères eurent cette phrase pleine d’enseignements : « Parce que nous n’avons rien, nous ferons tout. »

La première organisation, baptisée Communauté urbaine autogestionnaire, apparaît en 1973. Ses dirigeants, malgré leur faible préparation (la plupart n’ont pas fait d’études), sont assez avisés pour élaborer un premier Plan de développement de la communauté doté de deux grandes vertus : organisation et planification. Pensant aux générations futures, ils anticipent l’avenir avec clairvoyance.

Ils conçoivent dans chaque quartier une structure urbaine modulaire, qui servira par la suite de base à la création d’une organisation de voisinage. Les pâtés de maison sont composés de 24 habitations. Un ensemble de 16 pâtés de maisons constitue un « groupe résidentiel ». Ce module élémentaire se répète dans l’ensemble du district. Pour ce qui concerne l’organisation, l’assemblée des habitants d’un pâté de maisons élit ses délégués. Au niveau au-dessus, l’assemblée du groupe résidentiel élit le conseil de direction central, c’est-à-dire l’organe de proximité. Enfin, l’ensemble des conseil de direction constitue la CUAVES (Comunidad Urbana Autogestionaria, Villa El Salvador).

Actuellement, en plus des organes de proximité, il existe aussi des associations de femmes, d’entreprises, de commerçants, de jeunes, des associations culturelles, sportives, etc. Le deuxième Plan de développement voit le jour en 1984, date à laquelle Villa El Salvador se transforme en district. Pour la première fois, il existe un pouvoir local. Ce deuxième plan prévoit quatre zones de développement : une zone de plage, la zone urbaine, la zone agricole et la zone industrielle.

Villa El Salvador se trouve à 20 km du centre de Lima. La ville compte 380 000 habitants, dont 65 % ont moins de 30 ans. Le budget municipal s’élève à 33 millions de soles (environ 9 milliards de dollars, soit 23 dollars par habitant par an). Nous compensons cependant cette carence économique par une participation communautaire, qui nous aidera à continuer l’édification de notre ville.

Le troisième Plan de développement, à l’horizon 2021, se déroule de manière participative. Cette participation se reflète dans la nature ouverte de l’assemblée et dans le budget. Un diagnostic a aussi été réalisé, également sur le principe de la participation. Les résultats en ont été communiqués en assemblée. Lors d’une deuxième étape a débuté la formulation des propositions, de la perspective adoptée, des lignes et objectifs stratégiques, des programmes et projets. Là encore, toutes les zones du district ont participé. Une équipe municipale, aidée de consultants, a eu pour tâche d’organiser les différents apports.

Cette forme d’organisation s’étend aux jeunes. Les adolescents planifient eux aussi leur travail et définissent leurs projets, afin que le budget participatif puisse financer les idées retenues. Cela se concrétise par l’intermédiaire des « municipalités scolaires », où les enfants à partir de quatre ans décident des besoins de leur établissement.

Enfin, les processus de délibération ont lieu.

En résumé, nous avons appris que :

·      Nos droits ne nous sont pas offerts, nous devons les conquérir.

·      Nous avons le pouvoir d’influer sur l’évolution des métropoles et ce, à l’échelle nationale, car d’autres municipalités s’inspirent de nos expériences.

Patrick BRAOUEZEC

Depuis les premières rencontres de Nanterre qui ont eu lieu en 2002, le réseau de ces villes de périphérie s’est enrichi et a contribué à mettre sur la scène internationale la question des villes périphériques, plaçant celles-ci au centre du débat sur l’avenir des métropoles. De même, les événements qui se sont déroulés en France en octobre et novembre 2005 ont aussi contribué à remettre les périphéries et les quartiers populaires au centre du débat sur l’avenir des villes et de notre société.

Plaine Commune est une communauté d’agglomérations qui est constituée de 8 villes de la banlieue nord de Paris représentant 350 000 habitants. L’histoire nous relie à Paris dans un double mouvement. Ce territoire a été longtemps l’espace de rejet, hors des murs de Paris, de tout ce qui était nécessaire à la capitale, mais qui était en même temps source de pollution et de nuisance, et vit aujourd’hui de manière brutale les mutations économiques récentes. Parallèlement, ce territoire a également été le poumon industriel de toute la région : centre de vie urbaine autonome ; lieu de travail et de production ; lieu de dynamisme, de forces vives, de solidarité, d’accueil et d’égalité des droits.

Nous sommes des villes populaires, et nous abordons notre avenir au sein d’un pays riche du Nord, mais avec des habitants dont les revenus sont parmi les plus bas de toute la France. Notre population se retrouve trop souvent en situation d’exclusion, d’enclave et d’accroissement des inégalités. Nous constatons en outre que laissée à sa pente libérale naturelle, la région parisienne ne cesse de se développer de manière totalement déséquilibrée, creusant des inégalités et des ségrégations de territoires. Ce n’est donc pas sans raison qu’il y a quelques mois, la jeunesse des quartiers populaires s’est révoltée. Cette révolte est révélatrice de souffrance, de colère et de frustration, réclamant respect et dignité.

Sur le territoire de Plaine Commune, nous recherchons un développement solidaire, en rupture avec un modèle de développement inégalitaire des territoires. Nous impulsons depuis plusieurs années un nouvel élan de développement local, en nous appuyant sur notre culture commune, sur notre richesse faite du brassage de nos populations.

Nous souhaitons reprendre à notre compte ce qui a été dit précédemment : agir local et penser global. A mes yeux, les villes périphériques doivent agir à trois niveaux. Tout d’abord, elles doivent agir sur le plan local, en promouvant des politiques novatrices dans tous les domaines, et dans l’esprit de la Charte Européenne des Droits de l’Homme dans la ville, sur des principes de développement solidaire, d’égalité et de respect des droits pour chacun.

Les villes périphériques doivent également prendre toute leur place dans les débats régionaux. Nous participons aujourd’hui au débat sur le schéma directeur de la région Ile-de-France. Ce travail est original, puisque nous devons dans ce débat affirmer la nécessité de changer la logique inégalitaire du développement de la région. Il faut rompre avec l’éloignement progressif des couches populaires de toutes les centralités, et nous appuyer sur nos atouts de banlieues populaires pour faire valoir la réalité de nouvelles centralités que peuvent constituer les périphéries.

Nous voulons refuser la mise en concurrence des territoires et promouvoir une logique de coopération. Nous voulons recentrer le débat sur la coopération entre territoires comme logique porteuse de développement pour tous, et notamment pour les périphéries. Nos villes populaires sont des espaces de projets : projets publics, d’aménagement et d’équipement, mais également projets privés ou associatifs issus d’entreprises ou de la société civile. Nous défendons une autre logique que celle qui s’exprime dans la mondialisation : une logique qui part des hommes et du local, qui ouvre des brèches et qui affirme des principes de coopération pour des valeurs d’égalité et de solidarité à tous les niveaux.

Enfin, les villes de périphérie doivent jouer tout leur rôle sur le plan international. Nous avons besoin de réseaux, notamment internationaux, pour échanger nos expériences et analyses, et pousser sans cesse à l’élargissement des champs d’application de nos valeurs communes. A ce titre, je pense qu’il est important que d’autres villes rejoignent celles qui ont été signataires de la Charte des Droits de l’Homme dans la Ville, ces villes constituant alors des points d’appui pour une transformation sociale.

Jacques CAPET

Nous n’avons pas abordé la question des banlieues riches. Beaucoup représentent ici des banlieues populaires et souvent très pauvres, mais toutes ne le sont pas, à l’instar de Neuilly ou de La Défense. A Nanterre, nous constituons d’une certaine manière la banlieue de La Défense, et même une partie de La Défense. Une part de l’activité économique de notre ville est liée à ce pôle international. Nous pouvons nous demander si nous ne jouons pas parfois un peu le jeu de la concurrence entre les métropoles industrielles.

Olívio DUTRA

Il existe une question de fond dans cette relation entre périphéries et centre. Porto Alegre, par exemple, se situe au centre d’une région métropolitaine de vingt-trois municipalités, où se trouve Alvorada, mais Porto Alegre elle-même rencontre de sérieux problèmes dans la périphérie de ses villes. Il y a des villes très pauvres, habitées par des personnes très riches dans leur périphérie, alors que le centre se vide : il y a comme un retour de la pauvreté vers le centre et une sortie de la richesse vers la périphérie. Il se crée aussi une dispute interne entre les municipalités pour être celle qui offre le plus d’avantages pour de nouveaux investissements dans un cadre sans aucune planification ni consultation de la population.

Juan ANTONIO HEREDIA

Je crois qu’il est bon, dans ce genre de débats, que le centralisme soit aussi à l’ordre du jour, afin que les intervenants puissent se communiquer les difficultés que leur posent actuellement les questions de la périphérie, du centralisme et du pouvoir, puis clarifier les problèmes que nous rencontrons, nous, villes de la périphérie et avancer dans leur résolution.

D’un autre côté, et bien que ma ville soit signataire de la Charte des droits de l’homme, et que nous soutenions l’idée du droit de vote des immigrés, je voudrais demander à Jaume Saura ce que nous pouvons faire de plus. N’allons-nous pas déclencher un ensemble de frustrations, en défendant des projets qui risquent de ne pas se réaliser ? Quelles autres démarches pouvons-nous adopter pour qu’au lieu d’une utopie, nous aboutissions à une solution immédiate ?

Jaume SAURA

Je vais répondre brièvement à Monsieur Heredia.

Je pense qu’on risque de créer des frustrations si on parle d’accorder le droit de vote aux immigrés sans que cela se transforme en réalité, du fait que cela n’est pas du ressort des municipalités.

Mais en attendant, que pouvons-nous faire ? Nous pouvons les intégrer à tous les processus de participation citoyenne qui se déroulent dans la ville, que ce soit aux référendums, si la législation du pays l’autorise, ou à tout autre type de consultation qui présente un intérêt du point de vue des étrangers. Le vote demeure, tous les quatre ans, une formalisation du droit de participation, et ce droit suppose beaucoup plus que le droit de vote. Par ce moyen, il est possible d’atténuer ces frustrations.

En général, sans que cela vienne en réponse aux autres intervenants, je souhaiterais souligner, au fil des commentaires émis jusqu’à présent, une idée que j’ai déjà exprimée.

Les droits énoncés dans la Charte des droits de l’homme dans la Ville sont de la responsabilité de toute municipalité. La Charte de Saint-Denis offre un programme politique de sauvegarde des droits de l’homme et chaque ville saura dorénavant quels aspects sont de son ressort. Pour moi, le caractère européen qui prévaut encore dans cette Charte doit tôt ou tard laisser place à un projet de Charte mondiale des droits de l’homme dans la Ville.

Compte tenu de cette nécessité d’une charte mondiale, je considère que le forum idéal pour prendre la tête de ce projet est la CGLU.

Patrick BRAOUEZEC

Je partage ce qui vient d’être dit sur la Charte européenne des droits de l’Homme dans la ville, dont l’initiative revient à Barcelone, avec un premier travail d’élaboration en 1998. Nous l’avons élaborée sur la base des juridictions européennes. Nous devons en effet pouvoir l’étendre à tous les pays du monde, pour faire en sorte que les pouvoirs locaux soient des points d’appui dans l’accessibilité aux droits formels. Il ne faut pas attendre une prise de pouvoir par le haut, mais plutôt faire en sorte que ce pouvoir s’appuie sur le mouvement populaire. C’est dans cette articulation qu’il faut penser la transformation de la société.

Ana Teresa VICENTE

La plupart du temps nous nous contentons d’observer la périphérie, alors que c’est le centre qui doit être traité, auquel il faut apporter des solutions. Cela implique probablement de repenser le concept de régions, qui doivent être vues, pensées et organisées en réseau et non selon un concept de satellites, avec un centre et un ensemble d’autres centres rattachés à ce même centre.

Nous devons également savoir distribuer et partager dans notre région, en fonction de la vocation spécifique de chaque territoire vu ou pensé localement. Il y a en qui possèdent une plus grande vocation à développer des projets liés à l’innovation, les pôles d’excellence par exemple. D’autres possèdent une plus grande vocation à développer des aspects liés à la production de qualité dans le secteur alimentaire, par exemple. D’autres encore ont pour vocation la concentration des plateformes logistiques et le développement.

Fatima KONTE DOUMBIA

Sur la question des exclusions sociales et des violences, je souhaite partager avec vous des expériences initiées au Mali.

Tout d’abord, la ville de Bamako est un cas particulier. Cette métropole a en effet historiquement été peuplée par des populations issues de la périphérie, des banlieues et des campagnes. Au XVIème siècle, Bamako était encore un village. Aujourd’hui, à quelques kilomètres au-delà du centre ville, toutes les communes peuvent être considérées comme étant des communes périphériques. Les autorités locales sont obligées d’imaginer des stratégies pour faire face à l’exclusion sociale et à la violence.

Un certain nombre de communes riveraines du district et du fleuve Niger ont mis en place une structure appelée « ACREDEL » pour essayer de répondre aux problèmes soulevés par l’exclusion sociale et par le manque de cadre de collaboration entre le centre de Bamako et ses communes. En termes de solidarité ACREDEL répond à l’un des objectifs que l’association des municipalités a définis : la promotion de l’intercommunalité. Le diagnostic partagé entre les 16 communes riveraines du district de Bamako et qui se sont constituées au sein de l’ACREDEL fait ressortir un certain nombre d’éléments, parmi lesquels nous trouvons la pression sur le foncier agricole, en raison de l’urbanisation, mais également en raison des pressions d’investisseurs urbains, créateurs de fermes d’élevage intensif. L’autre problème commun révélé par l’état des lieux réside dans la desserte des services de transport, eau potable, santé, marchés, etc.

Le problème fondamental demeure néanmoins l’absence de coordination avec le district, qui fait des communes périphériques le dépotoir des déchets urbains de Bamako. C’est une des raisons pour lesquelles cette association a vu le jour. Les enjeux pour cette organisation sont multiples, et liés au plan de l’aménagement urbain. La banlieue constituant un prolongement de l’urbain, il faut comprendre ce prolongement comme étant le renouvellement de l’urbain.

Hervé VIEILLARD BARRON

L’association Profession Banlieue est un centre de ressources « Politique de la Ville » né en 1993, sur une base associative, à partir d’une demande locale et sur le territoire de la Seine-Saint-Denis. Cette demande était d’abord celle des travailleurs sociaux et des chefs de projet de quartier en développement social du département. Ces acteurs avaient la volonté de mettre en synergie les travailleurs sociaux, les chefs de projet, les professionnels de terrain, les élus et les chercheurs. Cette démarche unique a eu des répercussions importantes sur plusieurs départements français. Aujourd’hui, nous comptons en effet 14 centres de ressources « Politique de la ville », la plupart sur une base associative, répartis dans les différentes villes de France. Il s’agit donc d’une logique d’ouverture et de multiplication.

C’est aussi une volonté de travailler autrement, à partir du volontariat des professionnels, sans tenir compte des hiérarchies institutionnelles, et ceci dans un souci de confrontation démocratique et participative intégrant les différents acteurs. Cette association se définit également par une méthode, consistant en une mise en réseau des compétences locales, des ressources émanant des habitants, et des connaissances des chercheurs. Enfin, Profession Banlieue possède un financement partenarial, comprenant les villes du département de la Seine-Saint-Denis pour ce qui concerne le centre de ressources, la préfecture du département, la région Ile-de-France, le Fonds d’action sociale et de lutte contre les discriminations, la délégation interministérielle à la ville et le fonds social européen.

Profession banlieue remplit notamment une mission de qualification des professionnels. Plusieurs cycles de qualification ont été mis en œuvre en 2005 autour par exemple de : la construction de l’identité sociale des jeunes ; les politiques comparées d’intégration en Europe ; la rénovation urbaine ; la mixité sociale. Ces missions se traduisent par des publications impulsées par le centre de ressources.

L’association remplit ensuite des missions d’accompagnement, avec un souci d’expertise. Ces missions d’accompagnement concernent par exemple la lutte contre les discriminations, à l’embauche, ou à l’entrée dans le logement, etc. Enfin, Profession Banlieue met en œuvre une série de rencontres, formelles ou informelles : rencontres avec les élus ; avec des responsables étrangers lors de voyages d’étude ; etc.

Un intervenant (AC LEFEU)

Les initiales de notre Collectif signifient ceci : Liberté Egalité Fraternité Ensemble et Unis. Nous avons constaté que nous avions affaire à une classe politique souvent déconnectée de la réalité et loin de savoir ce qui se passe dans les quartiers. Nous avons donc décidé de créer ce collectif.

Notre Collectif effectue des démarches de rencontres citoyennes, en allant auprès de la population, là où certains hommes politiques ne sont plus, et là où se posent les vrais problèmes. Le rap, la polygamie, la démission des parents ont été accusés, alors que le problème réside plutôt dans le fait que certains hommes politiques ne prennent pas leurs responsabilités.

Le Collectif AC LEFEU s’inscrit dans une démarche participative davantage que dans une démarche de diagnostic. Nous allons mettre en place ces rencontres citoyennes dans la France entière, tant dans les quartiers populaires que dans les quartiers ruraux. Au travers de ces rencontres, nous allons constituer un cahier de doléances qui permettra aux résidents de ces quartiers de dresser des constats et de faire des propositions. Si des associations, des collectifs ou des citoyens sont prêts à nous accueillir, ils peuvent nous contacter à l’adresse suivante : ac.lefeu@laposte.net

Estrella NIETO

Bien qu’il s’avère difficile de parler de solidarité après ce que nous avons entendu lors de la dernière intervention, peut-être sommes-nous en train d’oublier que ce ne sont pas les villes qui sont solidaires, mais leurs habitants. Les droits de la personne préexistent aux droits du citoyen. Ce sont des personnes qui créent des villes, qui leur prêtent vie, et non les villes qui créent les personnes.

Rivas est une ville née d’un très petit noyau agricole. Elle commence à prendre de l’ampleur dans les années 1980, lorsqu’un groupe de citoyens, confrontés à la difficulté d’acheter un logement, lance un projet de coopératives ouvrières. Ils s’installent alors dans cette ville, où il n’y avait rien, pas de services, pas de moyens de transport. C’est pourquoi ils étaient obligés d’être solidaires, de s’organiser, d’essayer de survivre dans un lieu qui, vraiment, n’avait pas d’existence en tant que tel.

Ils fondèrent ainsi une ville vivante, puissante, qui attira d’autres groupes de gens partageant leurs idées. Depuis dix ans, la population a donc rapidement augmenté. Mais les problèmes se sont multipliés eux aussi, avec, notamment, les demandes de logement public des enfants nés de la première génération qui, aujourd’hui adultes, veulent résider à Rivas.

Mais nous avons aussi des travailleurs qui ne sont pas de la ville, beaucoup d’immigrants qui n’y habitent pas mais viennent y travailler et ont eux aussi des besoins (scolaires, etc.).

Être solidaire, c’est justement accueillir tous ceux qui passent. Mais nous œuvrons à surmonter les problèmes de ceux pour lesquels nous, autorités locales, n’avons pas de compétence (problèmes scolaires, de santé, de logement…).

À Rivas, l’éducation est le principal pilier. L’enseignement public est le même pour tous. Les enfants doivent vivre leur apprentissage dans l’égalité. Il faut faire tout ce qui est possible pour que des enfants de conditions diverses vivent ensemble, depuis le plus jeune âge.

Solidarité entre les villes. Quels sont nos problèmes, à nous, villes périphériques ? Comment collaborons-nous ensemble ? Disposons-nous des compétences nécessaires ? Vraiment, on n’a pas travaillé sur la question de la solidarité entre villes. Pourquoi ne pas œuvrer de concert ? Pourquoi ne pas rendre la société plus solidaire ? Pourquoi ceux que nous pouvons amener à s’engager, par nos efforts, ne constatent-ils pas notre solidarité ? Pourquoi ne pas créer des choses à mettre en commun, au lieu de les confiner à un territoire ? Nous pouvons partager, et créer des programmes ensemble, en transférant les obligations à des instances plus puissantes que nous, où soit représenté le monde entier, pour faire savoir qu’il existe une périphérie solidaire qui travaille conjointement afin que tous ceux qui vivent dans ces villes, ou y sont de passage, y trouvent leur place.

William PAEZ

Je pense que face à un problème d’exclusion, de discrimination, de mondialisation, nous affrontons en fait un problème de déshumanisation de la planète. Nous constatons que ces difficultés se répètent dans la grande majorité des villes du monde entier.

Cette solidarité dont on nous parlait, avec les expériences menées au Pérou et en Espagne, doit s’accompagner d’une politique d’intégration. En notre qualité de maires, nous nous plaignons de notre situation périphérique. Nous manquons d’appui de la part des instances nationales et régionales. Mais une décentralisation des ressources économiques ne permettrait pas que celles-ci atteignent la population. C’est pourquoi nous devrons, nous aussi, revoir la question, car si le problème se situe dans nos centres locaux, la solution doit être non seulement participative, mais directement active. Autrement dit, celui qui subit le problème doit aussi être partie intégrante de sa solution.

Au Venezuela, nous avons adopté en 1999 une nouvelle constitution. Il en est découlé une démocratie non seulement participative, mais qui demande aussi une action directe du citoyen. Le maire (et en cela, nous innovons, à Guarenas) n’a pas la possibilité de dépenser le moindre bolívar sans en débattre avec la structure sociale concernée.

En ce qui concerne l’exclusion, et là aussi du point de vue constitutionnel, il existe une politique de planification et de coordination des politiques publiques, tant pour le gouvernement central que pour les administrations régionales et locales. Il ne doit pas y avoir d’intervention de l’État en matière locale, en l’absence d’une coordination préalable avec les instances locales ou régionales.

Par conséquent, le problème n’est pas une question de ressources économiques, même si on tente de surmonter cet aspect. Le problème essentiel est que nous travaillons avec des êtres humains. Nous n’aurons donc pas fait preuve de faiblesse, en tant que périphérie, dans la mesure où nous serons parvenus à résoudre le problème de l’intégration, de la coordination et de la planification des politiques publiques.

Ari VANAZZI

Une question importante tient au fait que les villes des périphéries des métropoles sont souvent « monopolisées » économiquement et financièrement par quelques entreprises. Par exemple, dans la périphérie de Porto Alegre, les transports de la région de Vale dos Sinos, qui comprend une dizaine de villes, constituent le monopole de trois ou quatre entreprises. Le ramassage des ordures de la ville est le monopole d’une entreprise internationale dont le siège se trouve en France. Comment les pouvoirs publics de l’État, municipaux et fédéraux pourraient-ils établir des règles, une législation pour pouvoir lutter économiquement ?

Patrick BRAOUEZEC

Je me réjouis de la remarque faite sur les expériences venant de loin et sur le caractère remotivant de ces exemples. J’ai été maire de Saint-Denis pendant 14 ans, et j’ai trouvé durant ces années beaucoup de ressources dans les relations que nous avons eues avec d’autres villes, notamment Porto Alegre. Ceci nous a permis de renouveler nos politiques, à la fois dans la forme et dans le fond.

Nous avons besoin de renforcer les réseaux de villes, même dans celles où nous sommes minoritaires. Dans ce cas, nous devons poser la question à la majorité municipale de sa participation à ces réseaux, et exiger, même en tant que minoritaires, de participer. Je pense que nous ne mesurons pas ce qui a été révélé par les événements d’octobre. Ce n’est pas seulement la question des quartiers populaires en milieux urbains qui nous est posée, mais bien celle des couches populaires, dans tous les espaces de la société, y compris en milieu rural. Il nous faut donc tenter de retrouver tout ou partie de cette jeunesse autour d’un projet partagé construit sur ses revendications, et non sur une traduction politique faite par des hommes politiques. Nous devons, non pas maîtriser, mais accompagner ce processus.

Hervé VIEILLARD BARRON

La révolte des jeunes au mois d’octobre dernier nous a montré qu’il y avait toujours en France un appel très fort à l’Etat, même avec une lourde critique de ce dernier. Cette critique elle-même traduit l’importance que nous attachons à l’Etat. Dans d’autres pays, notamment en Amérique Latine, nous constatons des auto-organisations qui se font parallèlement à un Etat qui ne suscite plus beaucoup d’espoir. Il faut donc savoir repenser les problèmes selon les contextes, selon les logiques nationales, locales et parfois culturelles.

Jaume SAURA

En décembre de cette année aura lieu la Ve Conférence des villes en faveur des droits de l’homme à Lyon. Je vous invite tous à y participer.

Estrella NIETO

C’est Rivas-Vaciamadrid, ville périphérique, qui organisera en juin le prochain Forum mondial des migrations. Nous misons beaucoup sur ce projet. L’accueil que nous réserverons aux participants reflètera celui que nous réservons à tous ceux qui viennent y vivre ou y sont de passage.

Jaime ZEA

Nous devons être sensibles au fait que les problèmes humains sont des problèmes individuels, sociaux, collectifs, qui demandent des réponses non pas individuelles, mais collectives. Si nos politiques ne se montrent pas à la hauteur des circonstances, nous-mêmes, ou ceux qui émergeront de la société, devrons établir un programme, donner le signal d’une nouvelle démocratie, d’une culture politique. Il ne faut pas seulement exiger. Il faut aussi lancer des propositions. Et les propositions novatrices viennent d’en bas, pas d’en haut.

Ana Teresa VICENTE

Personnellement, je ne me sens ni effrayée ni inhibée par cette différence de réalités que nous sentons exister entre nous, et qui existe dans les expériences racontées par chacun de nous. Bien au contraire, nous avons tous évolué et appris à partir des expériences que nous observons en des points du globe aussi différents que Porto Alegre d’une part, ou Barcelone de l’autre, ne serait-ce que pour citer deux exemples. Nous avons tous appris et évolué dans notre réflexion partant de l’apprentissage de la différence et  des expériences de chacun. Je pense que c'est un chemin possible pour ces forums et c’est aussi un chemin possible pour construire un autre monde que nous appelons de nos vœux, où l’égalité, la solidarité et la justice existent en effet. Merci Nanterre, merci à tous.